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Les
cavaliers ont sillonné la plaine tout au long du jour
et, lorsque vient la nuit, ils s'engagent sur un sentier qui
gravit une colline de faible hauteur. Ils regagnent un chêne
au tronc creux en lequel ils ont abandonné leurs provisions
de bouche. Ils mettent pied à terre et laissent leurs
chevaux paître librement. Puis ils s'assoient dans l'herbe
et s'adossent à l'arbre au tronc creux et commencent
de manger du lard et de boire du vin. Ils sont éreintés
et la selle leur a moulu l'entrejambe . Manger leur fait le
plus grand bien. Ils mangent sans échanger une parole.
Lorsque neuf heures sonnent à un clocher lointain,
ils sont repus et passablement gris et le sommeil les gagne
rapidement. Ils attachent les licols à une branche
basse du chêne et les chevaux renâclent dans la
nuit. Ils s'allongent sur le sol moite et s'enroulent dans
leurs couvertures. Il n'y a bientôt plus que le silence.
Ils s'endorment dans leurs couvertures .
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Le
matin suivant les trouve éveillés. Ils ont fait
un petit feu avec des branchages tombés à terre
et ils mettent à cuire un cuissot de chevreuil faisandé
et se réchauffent le corps. Ils mangent rapidement
et se remettent en selle et prennent la direction de Toledo.
Ils cheminent ainsi une bonne partie de la journée
dans la plaine. Sans rencontrer âme qui vive. Et de
toute la journée ils n'échangent pas une parole.
Lorsque vient le soir, Toledo se trouve encore hors de vue
et ils dirigent leurs chevaux en direction d'une auberge qu'ils
savent proche. Ils empruntent alors un méchant chemin
fait d'ornières et de crevasses qui suit le faîte
des vallons. Le soleil décline plus vite qu'ils ne
voudraient et lorsqu'ils parviennent au sommet de la dernière
colline, il reste tout juste assez de jour pour distinguer
l'auberge et les faibles lueurs que dispensent ses fenêtres.
Tout à coup, sans crier gare, le plus âgé
des cavaliers tire brutalement sur les rênes et son
cheval, bien que meurtri en sa gueule, se tient coi et n'ose
bouger un membre. Le visage du cavalier s'est figé
dans une expression qui est celle de la terreur et ses yeux
fixent un point sur l'horizon. Il ne sort de sa stupeur que
pour hurler "PRENDS GARDE MON AMI ! NOUS SOMMES ATTAQUES
!" Le second cavalier s'est figé à son
tour et il jette à présent des regards éperdus
tout autour de lui mais n'aperçoit nulle trace d'un
quelconque ennemi. "Qu'y a-t-il ? Je ne vois rien !"
finit-il par avouer et le vieux cavalier dit "Des machines
volantes ! Innombrables ! Elles fondent sur nous ! Vite ma
lance !
Mon écu ! Hâte-toi donc !"
.
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Les
appareils évoluent en formation serrée au ras
de la plaine et foncent droit sur les cavaliers. Ils sont
au nombre de trente, ou peut-être quarante, et leurs
hélices tournoient dans l'air à une cadence
effrénée. "Où cela ?! Je vous assure
que je ne vois rien de tel !" Le vieux s'emporte et tend
un index sur l'horizon désormais incertain du crépuscule.
"Là ! Droit devant nous te dis-je ! Serais-tu
devenu aveugle à trop avoir bu de mon vin ?!"
L'autre se concentre et scrute le ciel avec la plus grande
attention. Sans résultat. Nigaud ! lâche enfin
le vieux et leur échange en reste là car la
nuit empêche à présent de discerner quoi
que ce soit. Seules les lueurs de l'auberge sont encore perceptibles
et le dos du sentier sous la lune.
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Les
cavaliers s'attablent pour prendre leur dîner
et le vacarme qu'ils font en s'attablant provoque un
mouvement d'humeur parmi les autres clients de l'auberge.
Le vieux semble particulièrement désorienté
et il fait une mine que l'autre ne lui a jamais vue.
Il mange en silence et sans grand appétit, ce
qui ne lui ressemble guère. Alors l'autre, craignant
que son compagnon ne sombre irrémédiablement
dans la mélancolie, aborde un sujet qu'il n'aurait
jamais voulu aborder et lui dit "Comment étaient-elles
exactement ces machines volantes ?"
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et
le vieux dit "Tu les as donc aperçues ?!"
et son visage s'illumine quelque peu. "Pour vous dire
la vérité vraie, mes yeux sont las et il se
peut bien qu'ils me cachent des choses visibles pour d'autres
Et, puisque vous affirmez avoir vu de telles machines, je
n'ai aucune raison de douter de leur existence !" Le
vieux est flatté, mais la réponse que lui a
faite son commensal ne le satisfait qu'à moitié.
Toutefois, la flatterie l'emporte et il commence de décrire
ce que ses yeux ont vu et l'autre n'en croit pas ses oreilles
et s'efforce de dissimuler son incrédulité.
J'ai vu des machines volantes aussi vastes que les granges
de notre paìs, pareilles à celles des estampes
de ce fameux peintre italien dont je t'ai déjà
parlé ! Elles avaient de grands bras tournoyants qui
pétrissaient l'air en sorte qu'elles flottaient littéralement
au-dessus du sol ! Elles disposaient en leur extrémité
d'une sorte de gouvernail, ou une autre chose dont je ne sais
pas la nature, qui leur permettait de changer de direction
à leur gré !
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Les
autres chalands de l'auberge ont progressivement baissé
la voix à mesure que le propos du vieux s'animait et,
à présent, un silence de cathédrale règne
dans la grande salle enfumée. Un sentiment de gêne
gagne le compagnon du vieux tandis que le vieux ne se rend
compte de rien et poursuit son invraisemblable récit.
L'autre s'efforce de détourner habilement le cours
de la conversation sur un autre sujet, mais le vieux est tout
entier accaparé par ses machines volantes et, à
l'aide de grands gestes maladroits, il entreprend de figurer
le vol chaotique de ces machines infernales. Des ricanements
jaillissent un peu partout dans la salle et un petit groupe
d'estrangiers finit par se lever et s'approche de leur table
pour entendre mieux. Et puis ils s'attablent tout bonnement,
sans plus de façons et sans y avoir été
invités. Le vieux ne s'en offusque pas le moins du
monde. L'un des étrangers, qui porte une longue barbe
rousse, commande deux pichets de vin et verse du vin à
qui veut en boire et le vieux vide son verre et reprend son
récit. Il ne tarde pas à réaliser qu'il
concentre sur sa personne une certaine curiosité, voire
un intérêt croissant, aussi émaille-t-il
son discours de détails nouveaux, tous plus invraisemblables
les uns que les autres.
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"J'affirme,
señores, qu'un homme était juché sur
le faîte de chacune de ces machines ailées et
que c'est lui, aidé en cela par un complexe système
de poulies et de palans, qui manuvrait la gigantesque
voilure ! Tenez cela pour assuré !" Le roux sourit
et verse un autre verre au vieux tandis que ses comparses
ne se dissimulent même plus pour rire. "Ne riez
pas señores ! Tout ce que je vous conte est vrai et
mon fidèle compagnon vous le confirmerait volontiers
s'il n'était pas si incrédule ! Nous courons
un grand danger, croyez m'en !" Les autres pouffent du
plus bas qu'ils peuvent et le compagnon du vieux a renoncé
à le faire taire et médite mornement sur sa
chaise.
Le vieux a bu bien davantage qu'il n'aurait dû et à
présent il est monté sur une table et singe
le vol des oiseaux, ou bien de quelque créature ailée
de sa composition, nul n'en sait plus rien. Une bonne humeur
tapageuse gagne progressivement l'auberge et le patron des
lieux ne songe même pas à y mettre un terme.
Son profit est en hausse.
La nuit est largement entamée déjà lorsque
le vieux choit de sa chaise au terme d'une
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acrobatie
particulièrement audacieuse et son compagnon assoupi
se réveille en sursaut et bondit immédiatement
sur ses pieds afin de lui porter secours. Ce que voyant, le
vieux, obéissant à Dieu sait quel démon,
se redresse brusquement. Sa tête donne violemment contre
le plateau de la table et il s'écroule inanimé
sur le sol jonché de tessons.
Le vieux gît dans les immondices et son compagnon le
saisit sous les aisselles et l'entraîne jusqu'à
l'escalier. Ses talons tracent deux sillons clairs dans la
crasse vineuse. Les étrangers se sont discrètement
éclipsés. Sans doute ont-ils assez ri. Ils ont
regagné leurs chambrées. Et l'auberge est un
champ de ruine. L'aubergiste vient finalement au secours des
cavaliers et empoigne le vieux par les chevilles tandis que
l'autre le maintient toujours sous les aisselles et tous deux
le hissent à l'étage et jettent son corps inerte
sur un méchant matelas de laine.
Le vieux ronfle et il ronflait tout autant lorsqu'il gisait
dans les déchets de table et son compagnon ne sait
trouver le sommeil. Il n'éprouve pas de honte pour
le vieux cavalier ; il a suffisamment d'estime envers lui
pour ne pas céder à un semblable sentiment.
Non, il est profondément peiné et sa peine resurgit
chaque fois que le vieux est pris de l'un de ses accès
de démence.
Peu après onze heures, il s'endort à son tour
.
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Le
vieux s'est arrêté au sommet d'une colline et
il a décidé qu'elle serait le terme de son interminable
périple. Il a erré par les plaines des semaines
durant, pleurant la disparition prématurée de
son fidèle écuyer et le fardeau du chagrin est
chaque jour un peu plus lourd sur ses épaules.
Il est matin et la rosée lui glace le corps et lui
griffe les lèvres. Il avise un chêne robuste
et de bonne hauteur et pousse son cheval jusque-là
et tire une corde de sa besace et la déroule et fait
passer l'une de ses extrémités par-dessus une
branche. Il s'arrange pour fixer solidement la corde au tronc
et, avec l'autre extrémité, il fait un nud
coulant pareil à ceux que confectionnent les bergers
pour ramener leurs bêtes égarées au troupeau.
Puis il descend de cheval et allume un petit feu entre quatre
pierres. Il a mangé sans appétit et son estomac
se révulse à l'intérieur de lui et ses
entrailles ont le feu en elles. Il se lève et ses muscles
sont douloureux. Il se rend au pied de l'arbre dans l'intention
de passer la corde autour de son cou et réalise qu'il
ne
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peut
l'atteindre sans monter sur l'échine de son cheval. A cette
heure du jour, il n'y a plus trace du cheval nulle part et il perd
de longues heures à le chercher. Il le trouve enfin dans une
prairie d'herbe haute, occupé à brouter des pommes sures
tombées à terre et il se remet en selle avec peine et
s'engage sur un sentier qui file vers le nord et oublie de se pendre.
Il erre ainsi plusieurs semaines, dans la solitude des hommes de selle,
et les jours se succèdent sans qu'il en prenne vraiment conscience.
Il se tient sans cesse à l'écart des grandes villes
car les circonstances ont fait de lui un vagabond et il ne veut à
aucun prix se soumettre au regard d'autrui.
Il est parvenu dans les provinces du nord et son cheval est efflanqué
et malade. Lui, il a la toux en son gosier. Une toux grasse et brûlante
qui n'augure rien de bon.
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Une
nuit qu'il n'a pas trouvé d'auberge où poser
son barda, il établit son bivouac sur une hauteur et
les faibles lueurs d'une ville s'étirent sous ses pieds
et il contemple un long moment ces lueurs avant de sombrer
dans le sommeil.
Au matin, la ville apparaît dans le jour et elle a la
couleur de la cendre et il a décidé qu'il se
tiendrait également à l'écart de celle-ci.
Il a fait un feu et la faim lui est une torture et il n'a
plus rien pour l'apaiser que la viande de son cheval. Le cheval
pose sur lui un regard sans expression et le vieux dit "Ne
crains rien necio ! J'ignore tout de l'art de la boucherie
!" Il a presque tout oublié des machines volantes
et la mort de son compagnon lui semble un lointain cauchemar.
Le ciel est de plomb et les machines d'acier. Et il ne les
remarque pas immédiatement. Elles sont innombrables
et volent à très basse altitude et lorsqu'il
les aperçoit enfin, le vieux s'imagine qu'il peut les
toucher du doigt. Elles sont dotées d'ailes gigantesques
et flamboyantes et elles effectuent des manuvres circulaires
au-dessus de la ville, comme font les condors à l'aplomb
d'une charogne.
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Le
vieux n'a pas bronché et les mains qu'il a mises à
réchauffer sont restées suspendues au-dessus
du feu. Les hélices moulinent l'air et en tournant
elles produisent un vacarme insensé. Le vieux parvient
à peine à croire ce que ses yeux lui donnent
à voir et sa mâchoire inférieure s'est
affaissée. Soudain les machines volantes lâchent
sous elles un tapis de bombes et une multitude d'explosions
se produit en plusieurs lieux de la ville et de fulgurantes
pulsations se propagent dans la terre et des éclairs
de feu déchirent le ciel. De là où il
se trouve, le vieux perçoit bientôt des cris
épouvantés. Il tire de ses sacoches une lunette
d'approche qu'il braque aussitôt sur les impacts et
dans un chaos de feu et de fumée noire, il aperçoit
des vieillards et des femmes et des enfants qui errent dans
les décombres incandescents. Certains ont perdu un
bras ou une jambe ou encore les deux à la fois. D'autres
ont perdu la vue et réclament un bras secourable qui
ne vient pas, faute de bras. Nul ne se soucie des cadavres.
Quant aux machines volantes, elles ont un instant disparu
du ciel mais ne tardent pas à reparaître derrière
un écran de fumée. Elles effectuent un nouveau
passage au-dessus de la ville et les tocsins ont à
peine commencé de donner l'alerte qu'elles lâchent
à nouveau les bombes qu'elles ont en leur sein. Le
cavalier voit tout cela du haut de la colline et un terrible
sentiment d'impuissance l'envahit. Les Junkers se sont reformés
en sombre escadrille et ils passent au ras de la colline et
le cavalier se jette face contre terre
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et
son cheval détale. Le cavalier rattrape finalement
sa monture avant qu'elle n'ait le loisir de fuir pour de bon
et pose une lourde pierre sur le licol et entrave ses antérieurs.
Cela fait, il reprend sa lunette d'approche et les mêmes
scènes de désolation s'offrent à ses
yeux, en d'autres endroits de la ville. Et puis, sur une colline
située au nord-est de celle où il se trouve,
il aperçoit un homme, tout de noir vêtu, qui
braque sur lui une longue-vue pareille à la sienne.
L'homme semble sourire et le cavalier n'aime pas le rictus
qu'il voit sur la face de l'homme et il détourne sa
lunette et la porte à nouveau sur la ville. Les décombres
et la désolation. Des cadavres qui marchent et des
vivants allongés et raides sur le sol et la poussière
qui n'a pas fini de retomber sur le sol, maintenue en l'air
par la chaleur des brasiers. Ailleurs, les Junkers ont repris
leur besogne incendiaire et le cavalier ne peut soutenir plus
longtemps le spectacle des massacres...
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Il
s'assoit un instant dans l'herbe et médite les poings
sur les tempes et lorsqu'il cesse de méditer , il prend
une
ferme résolution et plus rien ne peut l'en détourner
que la mort et les périls n'auront pas raison de sa
détermination. Il dirige ses pas vers le cheval qui
continue de mâchonner l'herbe tendre entre ses antérieurs,
déplace la pierre d'un coup de pied et ramasse le licol
et lui enlève l'entrave et mène le cheval à
sa suite et fixe le licol à la branche d'un arbre.
Le vent se lève et l'herbe haute des collines ploie
en direction du sud-est et le cavalier emplit ses poumons
d'air. Il attrape ensuite un vaste et pesant sac de toile
ficelé au troussequin de la selle, en travers des reins
de la bête, et le laisse tomber à terre et entreprend
de le fouiller. Il en sort des pièces d'armure dépareillées
et entièrement rouillées. Heaume, brassard,
jambière, cuissard, chausses, haubert. Tous corrodés
de même manière, jusqu'à l'écu
aux bords dentelés par la rouille. Le cavalier uvre
de son mieux pour
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entrer
dans l'armure et l'opération lui prend un peu moins
d'une heure et les tocsins carillonnent en tous les points
de la ville. Il grince à présent dès
qu'il bronche et ses mouvements, y compris les moindres, sont
gravement entravés par les carences du métal.
Il parvient néanmoins à tirer une cape de toile
noire sur ses épaules et à se hisser sur l'échine
du cheval en grimpant sur un rocher. Son armure semble vermeille
dans le pâle soleil d'avril et les machines de guerre
tournoient au-dessus de lui et déversent le feu sur
la ville et sa lance est pointée vers le ciel mais
ne peut les atteindre. Le cavalier coince sa lance effilée
sous son aisselle et prend du champ. Les Junkers virent en
l'azur, dans un désordre qui n'est qu'apparent. Les
appareils volent en petites formations éparses qui
se succèdent en piqués mortels et sèment
la terreur dans les faubourgs ravagés. Soudain, trois
chasseurs Heinkel surgissent à la crête de la
colline et le cavalier ne perd pas un instant. Il tourne bride
et pique des deux et le cheval rue de douleur et se jette
à l'assaut de toute la vitesse de son pauvre galop.
Le cavalier bande ses muscles et pointe sa lance droit devant
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lui.
Les hélices moulinent l'air à une cadence infernale
et le cavalier vise l'une d'entre elles au centre de sa rotation.
Le disque de vent approche rapidement dans un rugissement
de moteur et le visage d'un homme se dessine dans le cockpit
et le pilote, concentré sur son objectif, remarque
le cavalier un instant trop tard. La lance se fiche au cur
de l'hélice et vole en éclats sur plus de la
moitié de sa longueur. Ce qu'il reste tient bon et
le cavalier s'arc-boute dans ses étriers et le choc
est d'une violence terrible. Le cavalier a vidé les
arçons et il peine à recouvrer ses sens. Le
cheval est couché sur le flan et il hennit faiblement.
Le cavalier gît dans son armure vermeille et ne parvient
pas à se mettre sur son séant. A plusieurs centaines
de mètres de là, sur l'escarpement d'une colline
voisine, finissent de se consumer les restes du chasseur éventré...
"Splendide
! Tout simplement inconcevable ! Invraisemblable ! Dans mes
bras compañero ! L'homme semble sorti des nuées
et il arbore un franc et large sourire et il n'a pas la consistance
des êtres de chair et de sang. Son corps est translucide
et vaporeux ; il est fait de cette matière même
qui constitue les créatures ectoplasmiques. Il n'appartient
plus au monde des vivants.
Le cavalier est vautré sur le flanc et demeure incapable
de se relever et l'homme se porte à ses côtés.
"Tenez ! Prenez ma main ! Là
A présent,
appuyez-vous sur mon épaule ! Oui, comme cela !
Je ne vais pas trop vite au moins ?
Nous y sommes !
Asseyez-vous sur ce tabouret ! Je vous en prie
!"
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Le
tabouret est immatériel et pourtant le cavalier lui
confie son fondement sans la moindre hésitation et
le tabouret remplit son office. "Tout cela est fort étrange
jeune homme ! dit enfin le cavalier. Jeune homme ou quoi que
vous soyez !
Car il me semble que vous tenez davantage
de la chimère que du jeune homme !"
L'homme a perçu le trouble qui s'immisce progressivement
en l'âme du cavalier et il s'empresse de lui tendre
la main. "On me nomme Buenaventura compañero !
Ne te fie pas aux apparences ; je suis bien
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réel
et ce que tes yeux voient est la vérité vraie
! N'aie pas de crainte surtout ! Je ne te veux aucun mal !
-"Rassurez-vous sur ce point ! Quand bien même
la peur me dévorerait, la douleur m'interdirait de
déguerpir aussi vite que ne le commande la raison !
- Soit !
Désire-tu du thé ?
Oui
?
Erich ! Porte donc du thé à notre ami
!"
Le cavalier tourne le cou autant que le lui permettent les
raideurs qui se sont mises dans sa nuque. A sa grande stupéfaction,
une tente de campagne a surgi du néant et au-devant
d'elle brûle un feu de bois et un homme s'est emparé
d'une théière qui siffle faiblement sur la braise.
Il disparaît à l'intérieur de la tente
et ressort quelques instants plus tard avec en ses mains un
plateau d'argent sur lequel sont deux tasses de porcelaine
et autant de cuillères en argent et un pot de sucre.
Celui que Buenaventura a nommé Erich s'assoit auprès
d'eux, dans l'herbe, et pose le plateau sur le sol et commence
de boire un thé brûlant.
Le cavalier le contemple un long moment, stupéfait
de voir le ciel au travers de son corps, avant de se saisir
de la tasse restante et le thé lui brûle la langue
et il hurle de douleur. Erich sourit et Buenaventura lui lance
un regard de reproche et Erich ne sourit plus et il se lève
et fait quelques pas en direction de la ville incendiée.
Un silence pesant s'installe que rien ne vient troubler que
les lointaines explosions qui ébranlent encore la cité.
Et le cavalier souffle sur le thé et boit à
petites gorgées grimaçantes et il finit par
dire "Aidez-moi à me lever, je vous prie. Car
je dois me rendre auprès de mon cheval. Il souffre,
je le vois bien ! Et je désire lui porter secours sans
tarder !"
Buenaventura laisse échapper un rire puissant et inattendu
qui ébranle le sol et rit longtemps avant de dire "Voyons
! C'est inutile ! Nous allons nous en charger !
Erich
! Veux-tu bien porter assistance à ce cheval que je
vois étendu là-bas dans l'herbe ?!" Erich
ne se fait pas prier et se dirige vers l'endroit qu'on lui
a désigné et lorsqu'il est auprès du
cheval, il tire de sous sa veste un revolver et fait feu et
le cheval a un seul et unique soubresaut. "Voilà
qui est bien, mon ami ! Tranquillisez-vous à présent
! Votre fidèle compagnon s'est affranchi de la souffrance
!"
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Le
cavalier est révolté par ce à quoi il
vient d'assister et un immense chagrin étouffe sa révolte
et il ne sait quelle attitude adopter. Et puis l'impensable
se produit : le cheval se relève et se met à
brouter sans plus montrer aucun signe de blessure, n'était
le trou béant qui s'étend entre ses orbites.
"Cela est proprement prodigieux ! lâche malgré
lui le cavalier. Comment procédez-vous ?" Et aussitôt
il se ravise : "Non, non, non ! Ne dites rien surtout
! Je préfère n'en rien savoir !"
Comme vous voudrez
dit Buenaventura et il arbore un
large sourire et un cigare a fleuri sur ses lèvres
blêmes et la fumée monte tout droit au ciel,
en dépit du vent qui s'est levé.
Les bombardements ont repris sur la ville et un cortège
de cris accompagne le sifflement des bombes.
Buenaventura se lève et place ses deux mains en visière
au-dessus de ses sourcils. "Vois-tu ces âmes qui
gagnent le ciel compañero ?
Jusqu'à présent,
j'en ai
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dénombré
plus de mille ! Mille trois cent vingt-deux pour être
précis ! Auxquelles il faut maintenant ajouter les
cent dix-sept que voici ! Des nuées indistinctes, dont
la forme ne semble vouloir se fixer de manière définitive,
traversent les incendies et s'élèvent rapidement
dans l'air brûlant et se diluent dans les nuages."
Puis il pivote sur son séant et dit pour lui-même
"Tiens
Les voici qui arrivent !"
Et, s'adressant au cavalier : "Vois-tu ce morne individu
qui erre là-bas au pied du grand chêne ? Il y
a longtemps qu'il est mort celui-là ! Il s'agit d'un
poète ! Il disait dans l'une de ses strophes qu'il
souhaitait mourir la bouche ouverte au soleil ! J'ignore quel
temps il faisait lorsqu'il est mort, mais une chose est certaine
: il a bel et bien crevé la gueule ouverte ! Liquidé
par les fascistes ! C'était l'été dernier
Le cavalier ne distingue rien d'autre que le grand chêne
et l'ombre du grand chêne qui s'étend sur l'herbe
à partir de la base du tronc et rien ne peut laisser
supposer qu'un homme se trouve là. Fût-il trépassé."
Et puis il aperçoit une ombre singulière parmi
l'ombre de l'arbre et Buenaventura lève la main droite
en forme de salut amical et dit "¡Hola Federico
! ¿Que tàl?" et l'ombre prend une forme
indistincte avant de disparaître.
"Et celui-ci, c'est Leon ! Encore un poète ! A
sa façon..."
Des ombres se succèdent à présent autour
du grand chêne et Buenaventura les affuble toutes d'un
nom et salue chacune d'entre elles avec une chaleur identique.
"Ils sont tous morts pour une cause qu'ils pensaient
juste ! Et maintenant ils viennent assister au désastre
! Car le cours des choses n'est plus de leur ressort !
Regarde ! Ils sont tous là maintenant !"
Le cavalier reporte son regard sur le grand chêne et
il voit fixés à ses branches autant de cadavres
qu'elles peuvent en porter. Les corps sont drapés dans
un linceul et tournoient légèrement dans la
brise.
|
"L'humanité
est ainsi faite, poursuit Buenaventura, qu'elle ne peut
en aucune circonstance s'accommoder de la paix ! Il
lui faut son lot de sang ! Celui des innocents, de préférence
! Car il coule d'abondance ! La bête immonde qui
sommeille en l'homme n'est jamais rassasiée,
le sais-tu ? Quant à nous, misérables
semeurs d'espoirs que nous sommes, nous ne luttons pas
contre un ennemi de chair et de sang, apprends-le de
ma bouche ! Nous combattons précisément
la bête immonde qui sommeille en l'homme ! Et
elle ne sommeille jamais bien longtemps, crois-le bien
! L'inégalité est source de tous les maux
! Elle engendre l'envie, excite l'avidité, réveille
les plus bas instincts de l'individu ! Aussi longtemps
que les masses laborieuses seront entretenues dans l'illusion
de leur infériorité, il se trouvera un
tyran pour tirer parti de leur ignorance ; de leurs
vices ! Les gouvernements se succèdent et les
promesses demeurent ; toujours les mêmes ; toujours
attendant d'être tenues ! Et lorsque le peuple
ose enfin se lever pour crier HALTE A LA TYRANNIE !
vois ce qu'il advient de lui ! Un flot de sang plus
large que l'Ebro ! Un flot de sang qui s'en va rougir
jusqu'à la Cataluña ! Et pour quoi ? Pour
quoi tout ce sang versé ?! Pour le profit de
quelques-uns !
.
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Buenaventura
manie le verbe avec une aisance déconcertante et il
parle ainsi plus d'une heure entière sans s'interrompre
une seule fois sinon pour porter une allumette à son
cigare éteint. La chute des bombes a cessé et
la nuit s'est installée sur les collines. Le cavalier
frissonne dans le froid mais n'ose s'en plaindre tant son
intérêt pour les propos de Buenaventura est grand.
Buenaventura finit malgré tout par le remarquer et
dit "Viens ! Suis-moi ! Entrons sous la tente, nous serons
mieux
"
La tente est plus vaste que ne le laissaient supposer ses
dimensions extérieures et le cavalier refuse obstinément
de s'interroger quant aux raisons de ce nouveau prodige. Une
grande table de bois se trouve là et sur le plateau
brûle une bougie unique qui donne une faible lumière
autour d'elle. Le cavalier s'assoit sur la seule chaise et
Buenaventura va et vient autour de la table. Il s'est remis
à parler. Le cavalier est subjugué par le charisme
de son hôte autant que par ses propos, mais bientôt
il se sent mal à l'aise sans pouvoir identifier immédiatement
la cause de son tourment. Et puis il comprend que la pénombre
s'est peu à peu peuplée d'ombres. Des ombres
toujours plus nombreuses qui fouillent son esprit de leurs
yeux aveugles. Il en conçoit un malaise croissant et
lui prend l'envie de se lever et de fuir, mais sa fermeté
d'âme le garde de la peur et il décide de n'en
rien faire et il se concentre sur le discours de Buenaventura
pour oublier leur présence.
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|
Ses
efforts sont rapidement récompensés. Car il
s'absorbe à ce point dans les idées de son hôte
qu'il en oublie entièrement le monde sensible. Les
ombres approchent encore, à mesure que la bougie décline
et le cavalier ne le remarque pas.
Buenaventura évoque la condition des paysans et le
cur du cavalier frémit de compassion. Il décrit
les impitoyables combats que les siens ont menés en
Aragon et les yeux du cavalier s'emplissent de larmes. Il
mentionne enfin le sinistre sort des miséreux confrontés
à la tyrannie et le cavalier sent une implacable colère
lui enserrer les tripes.
Le cavalier ne tient plus en place. Il voudrait se lever,
mais son fondement douloureux le rappelle aux contraintes
de la gravité. Les ombres sont plus nombreuses parmi
l'ombre. Le cavalier se lève enfin d'un bond et s'écrie
"Grand Dieu ! Ce que vous dites est la vérité
vraie ! On dirait bien que vous formulez mes propres pensées
! Et même celles que j'aurais souhaité avoir
!" Puis le cavalier se tait un instant et Buenaventura
n'ajoute pas un mot. Il se contente d'observer. Un léger
rictus s'est formé aux extrémités de
sa bouche.
Le cavalier se tient debout, voûté sous la toile
de tente, oublieux de ses contusions, et son regard se perd
dans la noirceur de la ténèbre.
Lorsqu'il reprend enfin le contrôle de ses émotions,
trois rides profondes sont apparues sur son front et il ouvre
la bouche et dit Si
et rien d'autre et Buenaventura
s'abstient une nouvelle fois de parler. Il sait les vertus
de son discours, et qu'il n'est nul besoin d'en dire davantage.
"Si j'osais
et, surtout, si je ne craignais de
passer pour présomptueux, je mettrais sans plus attendre
mon bras au service de votre cause !" dit enfin le cavalier.
"Bravo ! Dans mes bras compañero ! Je n'en attendais
pas moins de ta part ! Et ta modestie n'a d'égale que
ta bravoure ! Cela t'honnores !"
Buenaventura a saisi le cavalier à bras-le-corps et
l'a soulevé dans un élan d'allégresse
inattendu. La colonne vertébrale du vieux grince de
la plus sinistre des façons et, le souffle coupé,
le vieux profère faiblement "Doucement
je
vous en conjure
vous m'assassinez
"
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Lorsque
Buenaventura le laisse enfin retomber au sol, le vieux
semble exsangue et sa conscience chancelle pareillement
que son corps et il s'évanouit tout à
fait sur l'herbe piétinée et jaune. Peu
de temps s'écoule avant qu'il reprenne ses sens.
Erich est courbé au-dessus de sa face et le cavalier
ressent une vive chaleur sur chacune de ses joues. Erich
ne prononce pas une parole, et lorsque le cavalier cherche
un appui pour se remettre sur ses jambes, il s'éloigne
promptement. Buenaventura ne se trouve plus sous la
tente et le cavalier en conçoit un certain dépit.
Erich s'est dissipé en l'ombre et le cavalier
se trouve à présent seul, livré
au doute.
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Il
franchit enfin le seuil de la tente et Buenaventura
se tient assis à quelques pas de là. Buenaventura
étire enfin sa nuque en direction du ciel et
dit "Le voilà ! Enfin !" et le cavalier
ignore de quoi il parle. Il n'ose l'interroger et se
résout malgré lui à l'attente.
Un
phare braqué dans la ténèbre. Et
le faible bruit d'un moteur qui approche. "Le voilà
!" répète Buenaventura et il est
empli d'enthousiasme et il se lève et dit "Suis-moi
! Il va se poser tout près d'ici."
Dans la vallée rougeoient les décombres
consumés de la ville. Nulle part où poser
un avion. Tout autour : les collines et une obscurité
totale. Cependant, l'appareil est manifestement en phase
d'approche. Il a déjà entamé sa
descente sur la crête de la colline. Juste à
temps ! dit Buenaventura, et la prairie s'est incendiée
en petits îlots de feu sur deux lignes parallèles.
A la lueur bleutée des flammes, le cavalier distingue
à présent des tombeaux qu'il n'avait pas
remarqués jusque-là. "Ce sont
?" commence-t-il. "Des feux-folets !"
l'interrompt Buenaventura. "Et les tombes que tu
vois là sont celles de nos frères tombés
au combat !"
Le Polikarpov s'est posé sans grande difficulté
et l'hélice a progressivement, lentement, cessé
de tourner dans l'air noir. Buenaventura monte sur l'aile
aussi lestement que s'il s'était agi d'un vulgaire
tabouret. Il tire la verrière en arrière
et crie "Erich ! Viens m'aider !" Lui et l'Allemand
sortent le corps du pilote du cockpit et le déposent
sur l'herbe humide et ils inspectent ensuite la carlingue
avec soin pour s'assurer que le Polikarpov est en état
de décoller une nouvelle fois.
La verrière et l'avant du fuselage sont perforés
de toutes parts et l'empennage tricolore branle d'étrange
manière chaque fois qu'Erich manuvre les
palonniers et Buenaventura dit "Parfait !"
Puis les spectres dépouillent le cadavre de sa
combinaison de vol et entreprennent de la passer sur
la carcasse étique du cavalier. Le cavalier les
laisse agir à leur gré et lorsqu'ils en
finissent, il dit "Grand Dieu ! Mais que faites-vous
?!"
Et Buenaventura dit "La confiance t'aurait-elle
quitté ? Soit !
Alors voici : nous préparons
minutieusement les moindres détails de ta mission
!
- Ma mission ?! Mais de quoi parlez-vous ?!
- Tu manifestais tout à l'heure la volonté
de
comment disais-tu ? Ah, j'y suis : de mettre
ton bras au service de notre cause ! Eh bien voilà
: le moment est venu !
- Comment cela ? Déjà ?!
- Pourquoi attendre mon ami ? Et puis ce moment-là
en vaut bien un autre ! Tu ne crois pas ?
- Sans doute ! Mais
- Parfait ! Tu piloteras cet avion jusqu'à un
endroit dont nous te communiquerons les coordonnées
par radio ! Et sur un signe de nous, tu le précipiteras
sur l'OBJECTIF ! As-tu bien compris ?
Excellent
!
A présent, grimpe sur cette aile !
- Il n'en est pas question !
- Comment ?! Mais
Tout à l'heure
Tu disais
- Je sais parfaitement ce que j'ai dit !
- Eh bien
Hâtes-toi ! Entre dans ce cockpit
!
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-Pas
tant que vous ne m'aurez pas adoubé !" Et
le cavalier s'effondre littéralement aux pieds
de Buenaventura et il entreprend de lui baiser les orteils
et Buenaventura dit "Holà mon ami ! Que
fais-tu là ?! Relève-toi, je t'en prie
!
- Seigneur, je me jette à vos pieds ! Et par
ce geste, j'entends vous convaincre de m'adouber céans
! Sans quoi, je crois que je mourrais !"
Pris de court, Buenaventura ne sait d'abord que dire.
Puis un sourire se forme sur sa bouche qui étire
étrangement sa lippe.
"- Certes ! Mais relève-toi, je t'en conjure
!
- Jamais ! Plutôt périr ici à vos
pieds !
- Buenaventura sent l'agacement le gagner et dit Tu
ne périras point ! Car tu es mort tout à
l'heure, tandis que tu étripais vaillamment l'ennemi
!"
Le cavalier a un instant d'hébétude qui
lui fait perdre son bel aplomb et il remet peu à
peu de l'ordre dans ses émotions pour les mater
les unes après les autres et finalement dit "Mon
décès ne change rien à l'affaire
! Adoubez-moi sans tarder ! Que
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je
puisse mettre mon bras au service de votre cause, ainsi
que je vous l'ai promis ! Mandez votre page et faites-vous
porter votre épée et votre pelisse !
"Mon épée ?
Ma pelisse ?
Mais qu'allez-vous
Buenaventura s'interrompt brutalement
et pose des yeux ardents sur le lointain. Lorsqu'il
reporte son regard sur le cavalier, il dit Soit ! Puisque
je ne puis en aucune manière te faire entendre
raison !
Erich !
Porte-moi ma faux ! Ainsi
que mon manteau !
Celui qui est troué au
flanc !"
Erich n'est en vue nulle part et, l'instant d'après,
il émerge d'une sorte de brouillard nocturne
et porte sur une épaule tout à la fois
le manteau et la faux. Il dépose le tout aux
pieds de Buenaventura et Buenaventura se saisit du manteau
et l'enfile. Puis il ramasse la faux dont il démonte
prestement la lame. Ainsi équipé, il peut
aisément passer pour un épouvantail ;
et sa mine cireuse ne dément aucunement le sentiment.
Le cavalier, qui est demeuré agenouillé
tout ce temps, relève la tête et l'impression
que fait sur lui Buenaventura le laisse d'abord sans
voix. Puis il clame sa joie tant qu'il peut. Sa joie
d'être adoubé par un seigneur d'une telle
prestance. Il dit aussi que nulle part, sur aucun des
continents que compte la terre, ne se peut trouver suzerain
de pareille noblesse. Enfin, après quelques instants
de silence, il dit "Il vous manque pourtant votre
couronne, mon bon souverain !"
Erich se hâte alors de dire "On la lui a
volée tandis que nous nous rendions de Madrid
à Barcelone ! Et depuis, il n'a pu en trouver
d'autre à son goût !"
-"Pareil forfait est grande honte !" dit le
cavalier. Semblable trahison mériterait un châtiment
exemplaire ! Et des plus atroces encore !
Mais
laissons cela pour l'heure ! Il nous faut à tout
prix trouver une couronne digne de notre bon roi !
"
En fait de couronne, Erich est allé en désespoir
de cause cueillir quelques branches d'un cade qui croît
près d'une tombe. Il les tresse entre elles du
mieux qu'il sait et lorsqu'il en a terminé, il
dépose la couronne sur le front de Buenaventura.
En fin de compte, au terme de maints atermoiements,
Buenaventura doit admettre qu'il ignore tout de la science
de l'adoubement et le cavalier rosit d'aise et dit "Vous
n'auriez donc jamais adoubé personne ?! Serais-je
donc le premier a être ainsi
- Mon ami ! Nous avons déjà allègrement
franchi les limites du ridicule ! Alors dis-moi comment
procéder et qu'on en finisse une bonne fois pour
toute !
Je t'en prie : va droit au but !"
Le
cavalier s'est agenouillé dans l'herbe et, à
la lueur des feux-folets, Buenaventura procède
aux gestes rituels. Il fait un froid glacial et le vent
d'avril balaie les collines et la paume de Buenaventura
s'abat violemment sur la nuque du cavalier. Le cavalier
manque de rouler cul par-dessus tête et rétablit
tant bien que mal son équilibre. Alors Erich
lui présente la lame de faux et dit "Voici
ton épée chevalier ! Sois preux !"
Et tandis que le cavalier avance la main pour s'emparer
de la lame de faux, Erich avance d'un pas et, d'un geste
précis et vif, il tranche la tête du cavalier
sous la troisième vertèbre. Le crâne
dévala le flan de la colline sur quelques brasses
avant de s'engouffrer en une fissure que présente
le sol à cet endroit et aussitôt croît
un cyprès qui atteint bien vite plus de neuf
cents coudées de hauteur.
Buenaventura dit "Et voici ta lance, chevalier
!"
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Une
femme entièrement vêtue de blanc se tient
auprès du lit et le vieux gît dans des
habits qui puent le vin et la sueur. Le vieux dit Si
la Très Sainte Vierge me visite à présent,
il ne fait nul doute que je suis mort ! Et la Très
Sainte Vierge se tourne vers un coin sombre de la pièce
et dit "Monsieur !
Monsieur !
Réveillez-vous
! Il vient de reprendre connaissance !" Un homme
s'est éveillé qui dormait de guingois
sur une méchante chaise et il gromèle
quelques mots inintelligibles et dit "Pas trop
tôt !"
Dès qu'il l'aperçoit, le vieux dit "Ah
! Mon fidèle écuyer, te voici ! La mort
nous aura donc enfin réunis !" L'homme a
le visage grave et l'inquiétude plisse son front
en épais bourrelets de chair. L'homme s'approche
et il s'enquiert de la santé du vieux et le vieux
dit "Quelle importance, puisque nous sommes morts
! Et l'homme dit Bien sûr ! Où avais-je
la tête !
- Au moins auras-tu conservé la tienne ! Toute
vide qu'elle fût !"
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L'homme
ne répond rien et le vieux ajoute "Va plutôt
préparer ma machine volante ! Une affaire des
plus importantes m'appelle qui ne souffre aucun retard
!
- Votre machine volante ?
Bien
Comme vous
voudrez !"
L'écuyer vient de tourner les talons et la Très
Sainte Vierge avec lui et le vieux s'habille en grande
hâte. Cela fait, il gagne immédiatement
la cour de l'auberge.
Il bruine et des nuages bas se sont empalés sur
le paratonnerre de l'auberge et l'écuyer s'est
mis à courir dans la boue. Il se précipite
maintenant à la rencontre du vieux et dit "Mon
maître ! Je crains qu'on ne vous ait dérobé
votre machine volante pendant votre sommeil ! Car je
n'en ai trouvé trace nulle part !"
L'abattement s'empare alors du cavalier, et le désarroi
et aussi le désespoir. Il n'est cependant pas
long à reprendre le dessus et, après un
long soupir, il dit "Cela ne m'étonne guère
! ILS auront percé à jour notre secret
!
En ce cas, prépare immédiatement
mon cheval, ainsi que le tien !
- Ils nous attendent déjà mon maître
! Laissez-moi seulement vous guider jusqu'aux écuries
!"
Ils
chevauchent longuement, sans prendre de repos, et l'écuyer
dit qu'il est fourbu et le vieux dit "Impossible
! Nous devons gagner Toledo avant la nuit !"
La nuit n'est pas encore là lorsque les chevaux
s'arrêtent brusquement, refusant d'avancer en
dépit des furieux coups de talons dont le vieux
pétrit leurs flans.
Un homme portant une barbe rousse se porte à
leur hauteur et dit "Désolé messieurs
! Je dois fermer !"
Ils quittent la fête foraine la tête basse,
dans une nuée d'enfants gueulards et laids et
le vieux dit "La prochaine fois, je veux que tu
m'emmènes voler !"
L'homme dit "Si tu veux, grand-père..."
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