No Pasaran !

"L'invraisemblable exploit du cavalier dans le val aux spectres"

Nouvelle de Stephan Ferry - Illustrations de Benjamin Freudenthal

Reproduction integrale ou partielle interdite, sauf accord écrit des auteurs

Cliquez sur les images pour les aggrandir...

English version


bateaux

Les cavaliers ont sillonné la plaine tout au long du jour et, lorsque vient la nuit, ils s'engagent sur un sentier qui gravit une colline de faible hauteur. Ils regagnent un chêne au tronc creux en lequel ils ont abandonné leurs provisions de bouche. Ils mettent pied à terre et laissent leurs chevaux paître librement. Puis ils s'assoient dans l'herbe et s'adossent à l'arbre au tronc creux et commencent de manger du lard et de boire du vin. Ils sont éreintés et la selle leur a moulu l'entrejambe . Manger leur fait le plus grand bien. Ils mangent sans échanger une parole.
Lorsque neuf heures sonnent à un clocher lointain, ils sont repus et passablement gris et le sommeil les gagne rapidement. Ils attachent les licols à une branche basse du chêne et les chevaux renâclent dans la nuit. Ils s'allongent sur le sol moite et s'enroulent dans leurs couvertures. Il n'y a bientôt plus que le silence. Ils s'endorment dans leurs couvertures .

Le matin suivant les trouve éveillés. Ils ont fait un petit feu avec des branchages tombés à terre et ils mettent à cuire un cuissot de chevreuil faisandé et se réchauffent le corps. Ils mangent rapidement et se remettent en selle et prennent la direction de Toledo. Ils cheminent ainsi une bonne partie de la journée dans la plaine. Sans rencontrer âme qui vive. Et de toute la journée ils n'échangent pas une parole. Lorsque vient le soir, Toledo se trouve encore hors de vue et ils dirigent leurs chevaux en direction d'une auberge qu'ils savent proche. Ils empruntent alors un méchant chemin fait d'ornières et de crevasses qui suit le faîte des vallons. Le soleil décline plus vite qu'ils ne voudraient et lorsqu'ils parviennent au sommet de la dernière colline, il reste tout juste assez de jour pour distinguer l'auberge et les faibles lueurs que dispensent ses fenêtres.
Tout à coup, sans crier gare, le plus âgé des cavaliers tire brutalement sur les rênes et son cheval, bien que meurtri en sa gueule, se tient coi et n'ose bouger un membre. Le visage du cavalier s'est figé dans une expression qui est celle de la terreur et ses yeux fixent un point sur l'horizon. Il ne sort de sa stupeur que pour hurler "PRENDS GARDE MON AMI ! NOUS SOMMES ATTAQUES !" Le second cavalier s'est figé à son tour et il jette à présent des regards éperdus tout autour de lui mais n'aperçoit nulle trace d'un quelconque ennemi. "Qu'y a-t-il ? Je ne vois rien !" finit-il par avouer et le vieux cavalier dit "Des machines volantes ! Innombrables ! Elles fondent sur nous ! Vite ma lance !… Mon écu ! Hâte-toi donc !" .

Les appareils évoluent en formation serrée au ras de la plaine et foncent droit sur les cavaliers. Ils sont au nombre de trente, ou peut-être quarante, et leurs hélices tournoient dans l'air à une cadence effrénée. "Où cela ?! Je vous assure que je ne vois rien de tel !" Le vieux s'emporte et tend un index sur l'horizon désormais incertain du crépuscule. "Là ! Droit devant nous te dis-je ! Serais-tu devenu aveugle à trop avoir bu de mon vin ?!" L'autre se concentre et scrute le ciel avec la plus grande attention. Sans résultat. Nigaud ! lâche enfin le vieux et leur échange en reste là car la nuit empêche à présent de discerner quoi que ce soit. Seules les lueurs de l'auberge sont encore perceptibles et le dos du sentier sous la lune.

Les cavaliers s'attablent pour prendre leur dîner et le vacarme qu'ils font en s'attablant provoque un mouvement d'humeur parmi les autres clients de l'auberge. Le vieux semble particulièrement désorienté et il fait une mine que l'autre ne lui a jamais vue. Il mange en silence et sans grand appétit, ce qui ne lui ressemble guère. Alors l'autre, craignant que son compagnon ne sombre irrémédiablement dans la mélancolie, aborde un sujet qu'il n'aurait jamais voulu aborder et lui dit "Comment étaient-elles exactement ces machines volantes ?"

L'arrivée à l'auberge

et le vieux dit "Tu les as donc aperçues ?!" et son visage s'illumine quelque peu. "Pour vous dire la vérité vraie, mes yeux sont las et il se peut bien qu'ils me cachent des choses visibles pour d'autres… Et, puisque vous affirmez avoir vu de telles machines, je n'ai aucune raison de douter de leur existence !" Le vieux est flatté, mais la réponse que lui a faite son commensal ne le satisfait qu'à moitié. Toutefois, la flatterie l'emporte et il commence de décrire ce que ses yeux ont vu et l'autre n'en croit pas ses oreilles et s'efforce de dissimuler son incrédulité.
J'ai vu des machines volantes aussi vastes que les granges de notre paìs, pareilles à celles des estampes de ce fameux peintre italien dont je t'ai déjà parlé ! Elles avaient de grands bras tournoyants qui pétrissaient l'air en sorte qu'elles flottaient littéralement au-dessus du sol ! Elles disposaient en leur extrémité d'une sorte de gouvernail, ou une autre chose dont je ne sais pas la nature, qui leur permettait de changer de direction à leur gré !

Les autres chalands de l'auberge ont progressivement baissé la voix à mesure que le propos du vieux s'animait et, à présent, un silence de cathédrale règne dans la grande salle enfumée. Un sentiment de gêne gagne le compagnon du vieux tandis que le vieux ne se rend compte de rien et poursuit son invraisemblable récit. L'autre s'efforce de détourner habilement le cours de la conversation sur un autre sujet, mais le vieux est tout entier accaparé par ses machines volantes et, à l'aide de grands gestes maladroits, il entreprend de figurer le vol chaotique de ces machines infernales. Des ricanements jaillissent un peu partout dans la salle et un petit groupe d'estrangiers finit par se lever et s'approche de leur table pour entendre mieux. Et puis ils s'attablent tout bonnement, sans plus de façons et sans y avoir été invités. Le vieux ne s'en offusque pas le moins du monde. L'un des étrangers, qui porte une longue barbe rousse, commande deux pichets de vin et verse du vin à qui veut en boire et le vieux vide son verre et reprend son récit. Il ne tarde pas à réaliser qu'il concentre sur sa personne une certaine curiosité, voire un intérêt croissant, aussi émaille-t-il son discours de détails nouveaux, tous plus invraisemblables les uns que les autres.

Dans l'auberge

"J'affirme, señores, qu'un homme était juché sur le faîte de chacune de ces machines ailées et que c'est lui, aidé en cela par un complexe système de poulies et de palans, qui manœuvrait la gigantesque voilure ! Tenez cela pour assuré !" Le roux sourit et verse un autre verre au vieux tandis que ses comparses ne se dissimulent même plus pour rire. "Ne riez pas señores ! Tout ce que je vous conte est vrai et mon fidèle compagnon vous le confirmerait volontiers s'il n'était pas si incrédule ! Nous courons un grand danger, croyez m'en !" Les autres pouffent du plus bas qu'ils peuvent et le compagnon du vieux a renoncé à le faire taire et médite mornement sur sa chaise.
Le vieux a bu bien davantage qu'il n'aurait dû et à présent il est monté sur une table et singe le vol des oiseaux, ou bien de quelque créature ailée de sa composition, nul n'en sait plus rien. Une bonne humeur tapageuse gagne progressivement l'auberge et le patron des lieux ne songe même pas à y mettre un terme. Son profit est en hausse.
La nuit est largement entamée déjà lorsque le vieux choit de sa chaise au terme d'une

acrobatie particulièrement audacieuse et son compagnon assoupi se réveille en sursaut et bondit immédiatement sur ses pieds afin de lui porter secours. Ce que voyant, le vieux, obéissant à Dieu sait quel démon, se redresse brusquement. Sa tête donne violemment contre le plateau de la table et il s'écroule inanimé sur le sol jonché de tessons.
Le vieux gît dans les immondices et son compagnon le saisit sous les aisselles et l'entraîne jusqu'à l'escalier. Ses talons tracent deux sillons clairs dans la crasse vineuse. Les étrangers se sont discrètement éclipsés. Sans doute ont-ils assez ri. Ils ont regagné leurs chambrées. Et l'auberge est un champ de ruine. L'aubergiste vient finalement au secours des cavaliers et empoigne le vieux par les chevilles tandis que l'autre le maintient toujours sous les aisselles et tous deux le hissent à l'étage et jettent son corps inerte sur un méchant matelas de laine.
Le vieux ronfle et il ronflait tout autant lorsqu'il gisait dans les déchets de table et son compagnon ne sait trouver le sommeil. Il n'éprouve pas de honte pour le vieux cavalier ; il a suffisamment d'estime envers lui pour ne pas céder à un semblable sentiment. Non, il est profondément peiné et sa peine resurgit chaque fois que le vieux est pris de l'un de ses accès de démence.
Peu après onze heures, il s'endort à son tour .

 

Le vieux s'est arrêté au sommet d'une colline et il a décidé qu'elle serait le terme de son interminable périple. Il a erré par les plaines des semaines durant, pleurant la disparition prématurée de son fidèle écuyer et le fardeau du chagrin est chaque jour un peu plus lourd sur ses épaules.
Il est matin et la rosée lui glace le corps et lui griffe les lèvres. Il avise un chêne robuste et de bonne hauteur et pousse son cheval jusque-là et tire une corde de sa besace et la déroule et fait passer l'une de ses extrémités par-dessus une branche. Il s'arrange pour fixer solidement la corde au tronc et, avec l'autre extrémité, il fait un nœud coulant pareil à ceux que confectionnent les bergers pour ramener leurs bêtes égarées au troupeau. Puis il descend de cheval et allume un petit feu entre quatre pierres. Il a mangé sans appétit et son estomac se révulse à l'intérieur de lui et ses entrailles ont le feu en elles. Il se lève et ses muscles sont douloureux. Il se rend au pied de l'arbre dans l'intention de passer la corde autour de son cou et réalise qu'il ne

peut l'atteindre sans monter sur l'échine de son cheval. A cette heure du jour, il n'y a plus trace du cheval nulle part et il perd de longues heures à le chercher. Il le trouve enfin dans une prairie d'herbe haute, occupé à brouter des pommes sures tombées à terre et il se remet en selle avec peine et s'engage sur un sentier qui file vers le nord et oublie de se pendre.
Il erre ainsi plusieurs semaines, dans la solitude des hommes de selle, et les jours se succèdent sans qu'il en prenne vraiment conscience. Il se tient sans cesse à l'écart des grandes villes car les circonstances ont fait de lui un vagabond et il ne veut à aucun prix se soumettre au regard d'autrui.
Il est parvenu dans les provinces du nord et son cheval est efflanqué et malade. Lui, il a la toux en son gosier. Une toux grasse et brûlante qui n'augure rien de bon.
Le passage

Une nuit qu'il n'a pas trouvé d'auberge où poser son barda, il établit son bivouac sur une hauteur et les faibles lueurs d'une ville s'étirent sous ses pieds et il contemple un long moment ces lueurs avant de sombrer dans le sommeil.
Au matin, la ville apparaît dans le jour et elle a la couleur de la cendre et il a décidé qu'il se tiendrait également à l'écart de celle-ci. Il a fait un feu et la faim lui est une torture et il n'a plus rien pour l'apaiser que la viande de son cheval. Le cheval pose sur lui un regard sans expression et le vieux dit "Ne crains rien necio ! J'ignore tout de l'art de la boucherie !" Il a presque tout oublié des machines volantes et la mort de son compagnon lui semble un lointain cauchemar. Le ciel est de plomb et les machines d'acier. Et il ne les remarque pas immédiatement. Elles sont innombrables et volent à très basse altitude et lorsqu'il les aperçoit enfin, le vieux s'imagine qu'il peut les toucher du doigt. Elles sont dotées d'ailes gigantesques et flamboyantes et elles effectuent des manœuvres circulaires au-dessus de la ville, comme font les condors à l'aplomb d'une charogne.

Le vieux n'a pas bronché et les mains qu'il a mises à réchauffer sont restées suspendues au-dessus du feu. Les hélices moulinent l'air et en tournant elles produisent un vacarme insensé. Le vieux parvient à peine à croire ce que ses yeux lui donnent à voir et sa mâchoire inférieure s'est affaissée. Soudain les machines volantes lâchent sous elles un tapis de bombes et une multitude d'explosions se produit en plusieurs lieux de la ville et de fulgurantes pulsations se propagent dans la terre et des éclairs de feu déchirent le ciel. De là où il se trouve, le vieux perçoit bientôt des cris épouvantés. Il tire de ses sacoches une lunette d'approche qu'il braque aussitôt sur les impacts et dans un chaos de feu et de fumée noire, il aperçoit des vieillards et des femmes et des enfants qui errent dans les décombres incandescents. Certains ont perdu un bras ou une jambe ou encore les deux à la fois. D'autres ont perdu la vue et réclament un bras secourable qui ne vient pas, faute de bras. Nul ne se soucie des cadavres. Quant aux machines volantes, elles ont un instant disparu du ciel mais ne tardent pas à reparaître derrière un écran de fumée. Elles effectuent un nouveau passage au-dessus de la ville et les tocsins ont à peine commencé de donner l'alerte qu'elles lâchent à nouveau les bombes qu'elles ont en leur sein. Le cavalier voit tout cela du haut de la colline et un terrible sentiment d'impuissance l'envahit. Les Junkers se sont reformés en sombre escadrille et ils passent au ras de la colline et le cavalier se jette face contre terre

et son cheval détale. Le cavalier rattrape finalement sa monture avant qu'elle n'ait le loisir de fuir pour de bon et pose une lourde pierre sur le licol et entrave ses antérieurs. Cela fait, il reprend sa lunette d'approche et les mêmes scènes de désolation s'offrent à ses yeux, en d'autres endroits de la ville. Et puis, sur une colline située au nord-est de celle où il se trouve, il aperçoit un homme, tout de noir vêtu, qui braque sur lui une longue-vue pareille à la sienne. L'homme semble sourire et le cavalier n'aime pas le rictus qu'il voit sur la face de l'homme et il détourne sa lunette et la porte à nouveau sur la ville. Les décombres et la désolation. Des cadavres qui marchent et des vivants allongés et raides sur le sol et la poussière qui n'a pas fini de retomber sur le sol, maintenue en l'air par la chaleur des brasiers. Ailleurs, les Junkers ont repris leur besogne incendiaire et le cavalier ne peut soutenir plus longtemps le spectacle des massacres...

 

Il s'assoit un instant dans l'herbe et médite les poings sur les tempes et lorsqu'il cesse de méditer , il prend une ferme résolution et plus rien ne peut l'en détourner que la mort et les périls n'auront pas raison de sa détermination. Il dirige ses pas vers le cheval qui continue de mâchonner l'herbe tendre entre ses antérieurs, déplace la pierre d'un coup de pied et ramasse le licol et lui enlève l'entrave et mène le cheval à sa suite et fixe le licol à la branche d'un arbre. Le vent se lève et l'herbe haute des collines ploie en direction du sud-est et le cavalier emplit ses poumons d'air. Il attrape ensuite un vaste et pesant sac de toile ficelé au troussequin de la selle, en travers des reins de la bête, et le laisse tomber à terre et entreprend de le fouiller. Il en sort des pièces d'armure dépareillées et entièrement rouillées. Heaume, brassard, jambière, cuissard, chausses, haubert. Tous corrodés de même manière, jusqu'à l'écu aux bords dentelés par la rouille. Le cavalier œuvre de son mieux pour

Colère

entrer dans l'armure et l'opération lui prend un peu moins d'une heure et les tocsins carillonnent en tous les points de la ville. Il grince à présent dès qu'il bronche et ses mouvements, y compris les moindres, sont gravement entravés par les carences du métal. Il parvient néanmoins à tirer une cape de toile noire sur ses épaules et à se hisser sur l'échine du cheval en grimpant sur un rocher. Son armure semble vermeille dans le pâle soleil d'avril et les machines de guerre tournoient au-dessus de lui et déversent le feu sur la ville et sa lance est pointée vers le ciel mais ne peut les atteindre. Le cavalier coince sa lance effilée sous son aisselle et prend du champ. Les Junkers virent en l'azur, dans un désordre qui n'est qu'apparent. Les appareils volent en petites formations éparses qui se succèdent en piqués mortels et sèment la terreur dans les faubourgs ravagés. Soudain, trois chasseurs Heinkel surgissent à la crête de la colline et le cavalier ne perd pas un instant. Il tourne bride et pique des deux et le cheval rue de douleur et se jette à l'assaut de toute la vitesse de son pauvre galop. Le cavalier bande ses muscles et pointe sa lance droit devant

lui. Les hélices moulinent l'air à une cadence infernale et le cavalier vise l'une d'entre elles au centre de sa rotation. Le disque de vent approche rapidement dans un rugissement de moteur et le visage d'un homme se dessine dans le cockpit et le pilote, concentré sur son objectif, remarque le cavalier un instant trop tard. La lance se fiche au cœur de l'hélice et vole en éclats sur plus de la moitié de sa longueur. Ce qu'il reste tient bon et le cavalier s'arc-boute dans ses étriers et le choc est d'une violence terrible. Le cavalier a vidé les arçons et il peine à recouvrer ses sens. Le cheval est couché sur le flan et il hennit faiblement. Le cavalier gît dans son armure vermeille et ne parvient pas à se mettre sur son séant. A plusieurs centaines de mètres de là, sur l'escarpement d'une colline voisine, finissent de se consumer les restes du chasseur éventré...

 

"Splendide ! Tout simplement inconcevable ! Invraisemblable ! Dans mes bras compañero ! L'homme semble sorti des nuées et il arbore un franc et large sourire et il n'a pas la consistance des êtres de chair et de sang. Son corps est translucide et vaporeux ; il est fait de cette matière même qui constitue les créatures ectoplasmiques. Il n'appartient plus au monde des vivants.
Le cavalier est vautré sur le flanc et demeure incapable de se relever et l'homme se porte à ses côtés. "Tenez ! Prenez ma main ! Là… A présent, appuyez-vous sur mon épaule ! Oui, comme cela !… Je ne vais pas trop vite au moins ?… Nous y sommes ! Asseyez-vous sur ce tabouret ! Je vous en prie…!"

Le tabouret est immatériel et pourtant le cavalier lui confie son fondement sans la moindre hésitation et le tabouret remplit son office. "Tout cela est fort étrange jeune homme ! dit enfin le cavalier. Jeune homme ou quoi que vous soyez !… Car il me semble que vous tenez davantage de la chimère que du jeune homme !"
L'homme a perçu le trouble qui s'immisce progressivement en l'âme du cavalier et il s'empresse de lui tendre la main. "On me nomme Buenaventura compañero ! Ne te fie pas aux apparences ; je suis bien

Don Quichotte contre les chasseurs

réel et ce que tes yeux voient est la vérité vraie ! N'aie pas de crainte surtout ! Je ne te veux aucun mal !
-"Rassurez-vous sur ce point ! Quand bien même la peur me dévorerait, la douleur m'interdirait de déguerpir aussi vite que ne le commande la raison !
- Soit !… Désire-tu du thé ?… Oui ?… Erich ! Porte donc du thé à notre ami !"
Le cavalier tourne le cou autant que le lui permettent les raideurs qui se sont mises dans sa nuque. A sa grande stupéfaction, une tente de campagne a surgi du néant et au-devant d'elle brûle un feu de bois et un homme s'est emparé d'une théière qui siffle faiblement sur la braise. Il disparaît à l'intérieur de la tente et ressort quelques instants plus tard avec en ses mains un plateau d'argent sur lequel sont deux tasses de porcelaine et autant de cuillères en argent et un pot de sucre. Celui que Buenaventura a nommé Erich s'assoit auprès d'eux, dans l'herbe, et pose le plateau sur le sol et commence de boire un thé brûlant.
Le cavalier le contemple un long moment, stupéfait de voir le ciel au travers de son corps, avant de se saisir de la tasse restante et le thé lui brûle la langue et il hurle de douleur. Erich sourit et Buenaventura lui lance un regard de reproche et Erich ne sourit plus et il se lève et fait quelques pas en direction de la ville incendiée.
Un silence pesant s'installe que rien ne vient troubler que les lointaines explosions qui ébranlent encore la cité. Et le cavalier souffle sur le thé et boit à petites gorgées grimaçantes et il finit par dire "Aidez-moi à me lever, je vous prie. Car je dois me rendre auprès de mon cheval. Il souffre, je le vois bien ! Et je désire lui porter secours sans tarder !"
Buenaventura laisse échapper un rire puissant et inattendu qui ébranle le sol et rit longtemps avant de dire "Voyons ! C'est inutile ! Nous allons nous en charger !… Erich ! Veux-tu bien porter assistance à ce cheval que je vois étendu là-bas dans l'herbe ?!" Erich ne se fait pas prier et se dirige vers l'endroit qu'on lui a désigné et lorsqu'il est auprès du cheval, il tire de sous sa veste un revolver et fait feu et le cheval a un seul et unique soubresaut. "Voilà qui est bien, mon ami ! Tranquillisez-vous à présent ! Votre fidèle compagnon s'est affranchi de la souffrance !"

Le cavalier et Buenaventura Durruti

Le cavalier est révolté par ce à quoi il vient d'assister et un immense chagrin étouffe sa révolte et il ne sait quelle attitude adopter. Et puis l'impensable se produit : le cheval se relève et se met à brouter sans plus montrer aucun signe de blessure, n'était le trou béant qui s'étend entre ses orbites.
"Cela est proprement prodigieux ! lâche malgré lui le cavalier. Comment procédez-vous ?" Et aussitôt il se ravise : "Non, non, non ! Ne dites rien surtout ! Je préfère n'en rien savoir !"
Comme vous voudrez… dit Buenaventura et il arbore un large sourire et un cigare a fleuri sur ses lèvres blêmes et la fumée monte tout droit au ciel, en dépit du vent qui s'est levé.
Les bombardements ont repris sur la ville et un cortège de cris accompagne le sifflement des bombes.
Buenaventura se lève et place ses deux mains en visière au-dessus de ses sourcils. "Vois-tu ces âmes qui gagnent le ciel compañero ?… Jusqu'à présent, j'en ai

dénombré plus de mille ! Mille trois cent vingt-deux pour être précis ! Auxquelles il faut maintenant ajouter les cent dix-sept que voici ! Des nuées indistinctes, dont la forme ne semble vouloir se fixer de manière définitive, traversent les incendies et s'élèvent rapidement dans l'air brûlant et se diluent dans les nuages."
Puis il pivote sur son séant et dit pour lui-même "Tiens… Les voici qui arrivent !"
Et, s'adressant au cavalier : "Vois-tu ce morne individu qui erre là-bas au pied du grand chêne ? Il y a longtemps qu'il est mort celui-là ! Il s'agit d'un poète ! Il disait dans l'une de ses strophes qu'il souhaitait mourir la bouche ouverte au soleil ! J'ignore quel temps il faisait lorsqu'il est mort, mais une chose est certaine : il a bel et bien crevé la gueule ouverte ! Liquidé par les fascistes ! C'était l'été dernier… Le cavalier ne distingue rien d'autre que le grand chêne et l'ombre du grand chêne qui s'étend sur l'herbe à partir de la base du tronc et rien ne peut laisser supposer qu'un homme se trouve là. Fût-il trépassé." Et puis il aperçoit une ombre singulière parmi l'ombre de l'arbre et Buenaventura lève la main droite en forme de salut amical et dit "¡Hola Federico ! ¿Que tàl?" et l'ombre prend une forme indistincte avant de disparaître.
"Et celui-ci, c'est Leon ! Encore un poète ! A sa façon..."
Des ombres se succèdent à présent autour du grand chêne et Buenaventura les affuble toutes d'un nom et salue chacune d'entre elles avec une chaleur identique.
"Ils sont tous morts pour une cause qu'ils pensaient juste ! Et maintenant ils viennent assister au désastre ! Car le cours des choses n'est plus de leur ressort !… Regarde ! Ils sont tous là maintenant !"
Le cavalier reporte son regard sur le grand chêne et il voit fixés à ses branches autant de cadavres qu'elles peuvent en porter. Les corps sont drapés dans un linceul et tournoient légèrement dans la brise.

"L'humanité est ainsi faite, poursuit Buenaventura, qu'elle ne peut en aucune circonstance s'accommoder de la paix ! Il lui faut son lot de sang ! Celui des innocents, de préférence ! Car il coule d'abondance ! La bête immonde qui sommeille en l'homme n'est jamais rassasiée, le sais-tu ? Quant à nous, misérables semeurs d'espoirs que nous sommes, nous ne luttons pas contre un ennemi de chair et de sang, apprends-le de ma bouche ! Nous combattons précisément la bête immonde qui sommeille en l'homme ! Et elle ne sommeille jamais bien longtemps, crois-le bien ! L'inégalité est source de tous les maux ! Elle engendre l'envie, excite l'avidité, réveille les plus bas instincts de l'individu ! Aussi longtemps que les masses laborieuses seront entretenues dans l'illusion de leur infériorité, il se trouvera un tyran pour tirer parti de leur ignorance ; de leurs vices ! Les gouvernements se succèdent et les promesses demeurent ; toujours les mêmes ; toujours attendant d'être tenues ! Et lorsque le peuple ose enfin se lever pour crier HALTE A LA TYRANNIE ! vois ce qu'il advient de lui ! Un flot de sang plus large que l'Ebro ! Un flot de sang qui s'en va rougir jusqu'à la Cataluña ! Et pour quoi ? Pour quoi tout ce sang versé ?! Pour le profit de quelques-uns !….”

Le spectre de Federico

 

Buenaventura manie le verbe avec une aisance déconcertante et il parle ainsi plus d'une heure entière sans s'interrompre une seule fois sinon pour porter une allumette à son cigare éteint. La chute des bombes a cessé et la nuit s'est installée sur les collines. Le cavalier frissonne dans le froid mais n'ose s'en plaindre tant son intérêt pour les propos de Buenaventura est grand. Buenaventura finit malgré tout par le remarquer et dit "Viens ! Suis-moi ! Entrons sous la tente, nous serons mieux…"
La tente est plus vaste que ne le laissaient supposer ses dimensions extérieures et le cavalier refuse obstinément de s'interroger quant aux raisons de ce nouveau prodige. Une grande table de bois se trouve là et sur le plateau brûle une bougie unique qui donne une faible lumière autour d'elle. Le cavalier s'assoit sur la seule chaise et Buenaventura va et vient autour de la table. Il s'est remis à parler. Le cavalier est subjugué par le charisme de son hôte autant que par ses propos, mais bientôt il se sent mal à l'aise sans pouvoir identifier immédiatement la cause de son tourment. Et puis il comprend que la pénombre s'est peu à peu peuplée d'ombres. Des ombres toujours plus nombreuses qui fouillent son esprit de leurs yeux aveugles. Il en conçoit un malaise croissant et lui prend l'envie de se lever et de fuir, mais sa fermeté d'âme le garde de la peur et il décide de n'en rien faire et il se concentre sur le discours de Buenaventura pour oublier leur présence.

Ses efforts sont rapidement récompensés. Car il s'absorbe à ce point dans les idées de son hôte qu'il en oublie entièrement le monde sensible. Les ombres approchent encore, à mesure que la bougie décline et le cavalier ne le remarque pas.
Buenaventura évoque la condition des paysans et le cœur du cavalier frémit de compassion. Il décrit les impitoyables combats que les siens ont menés en Aragon et les yeux du cavalier s'emplissent de larmes. Il mentionne enfin le sinistre sort des miséreux confrontés à la tyrannie et le cavalier sent une implacable colère lui enserrer les tripes.
Le cavalier ne tient plus en place. Il voudrait se lever, mais son fondement douloureux le rappelle aux contraintes de la gravité. Les ombres sont plus nombreuses parmi l'ombre. Le cavalier se lève enfin d'un bond et s'écrie "Grand Dieu ! Ce que vous dites est la vérité vraie ! On dirait bien que vous formulez mes propres pensées ! Et même celles que j'aurais souhaité avoir !" Puis le cavalier se tait un instant et Buenaventura n'ajoute pas un mot. Il se contente d'observer. Un léger rictus s'est formé aux extrémités de sa bouche.
Le cavalier se tient debout, voûté sous la toile de tente, oublieux de ses contusions, et son regard se perd dans la noirceur de la ténèbre.
Lorsqu'il reprend enfin le contrôle de ses émotions, trois rides profondes sont apparues sur son front et il ouvre la bouche et dit Si… et rien d'autre et Buenaventura s'abstient une nouvelle fois de parler. Il sait les vertus de son discours, et qu'il n'est nul besoin d'en dire davantage.
"Si j'osais… et, surtout, si je ne craignais de passer pour présomptueux, je mettrais sans plus attendre mon bras au service de votre cause !" dit enfin le cavalier.
"Bravo ! Dans mes bras compañero ! Je n'en attendais pas moins de ta part ! Et ta modestie n'a d'égale que ta bravoure ! Cela t'honnores !"
Buenaventura a saisi le cavalier à bras-le-corps et l'a soulevé dans un élan d'allégresse inattendu. La colonne vertébrale du vieux grince de la plus sinistre des façons et, le souffle coupé, le vieux profère faiblement "Doucement… je vous en conjure… vous m'assassinez…"

Lorsque Buenaventura le laisse enfin retomber au sol, le vieux semble exsangue et sa conscience chancelle pareillement que son corps et il s'évanouit tout à fait sur l'herbe piétinée et jaune. Peu de temps s'écoule avant qu'il reprenne ses sens. Erich est courbé au-dessus de sa face et le cavalier ressent une vive chaleur sur chacune de ses joues. Erich ne prononce pas une parole, et lorsque le cavalier cherche un appui pour se remettre sur ses jambes, il s'éloigne promptement. Buenaventura ne se trouve plus sous la tente et le cavalier en conçoit un certain dépit. Erich s'est dissipé en l'ombre et le cavalier se trouve à présent seul, livré au doute.

L'arrivée du chasseur Polikarpov

Il franchit enfin le seuil de la tente et Buenaventura se tient assis à quelques pas de là. Buenaventura étire enfin sa nuque en direction du ciel et dit "Le voilà ! Enfin !" et le cavalier ignore de quoi il parle. Il n'ose l'interroger et se résout malgré lui à l'attente.

 

Un phare braqué dans la ténèbre. Et le faible bruit d'un moteur qui approche. "Le voilà !" répète Buenaventura et il est empli d'enthousiasme et il se lève et dit "Suis-moi ! Il va se poser tout près d'ici."
Dans la vallée rougeoient les décombres consumés de la ville. Nulle part où poser un avion. Tout autour : les collines et une obscurité totale. Cependant, l'appareil est manifestement en phase d'approche. Il a déjà entamé sa descente sur la crête de la colline. Juste à temps ! dit Buenaventura, et la prairie s'est incendiée en petits îlots de feu sur deux lignes parallèles. A la lueur bleutée des flammes, le cavalier distingue à présent des tombeaux qu'il n'avait pas remarqués jusque-là. "Ce sont… ?" commence-t-il. "Des feux-folets !" l'interrompt Buenaventura. "Et les tombes que tu vois là sont celles de nos frères tombés au combat !"
Le Polikarpov s'est posé sans grande difficulté et l'hélice a progressivement, lentement, cessé de tourner dans l'air noir. Buenaventura monte sur l'aile aussi lestement que s'il s'était agi d'un vulgaire tabouret. Il tire la verrière en arrière et crie "Erich ! Viens m'aider !" Lui et l'Allemand sortent le corps du pilote du cockpit et le déposent sur l'herbe humide et ils inspectent ensuite la carlingue avec soin pour s'assurer que le Polikarpov est en état de décoller une nouvelle fois.
La verrière et l'avant du fuselage sont perforés de toutes parts et l'empennage tricolore branle d'étrange manière chaque fois qu'Erich manœuvre les palonniers et Buenaventura dit "Parfait !"
Puis les spectres dépouillent le cadavre de sa combinaison de vol et entreprennent de la passer sur la carcasse étique du cavalier. Le cavalier les laisse agir à leur gré et lorsqu'ils en finissent, il dit "Grand Dieu ! Mais que faites-vous ?!"
Et Buenaventura dit "La confiance t'aurait-elle quitté ? Soit !… Alors voici : nous préparons minutieusement les moindres détails de ta mission !
- Ma mission ?! Mais de quoi parlez-vous ?!
- Tu manifestais tout à l'heure la volonté de… comment disais-tu ? Ah, j'y suis : de mettre ton bras au service de notre cause ! Eh bien voilà : le moment est venu !
- Comment cela ? Déjà ?!
- Pourquoi attendre mon ami ? Et puis ce moment-là en vaut bien un autre ! Tu ne crois pas ?…
- Sans doute ! Mais…
- Parfait ! Tu piloteras cet avion jusqu'à un endroit dont nous te communiquerons les coordonnées par radio ! Et sur un signe de nous, tu le précipiteras sur l'OBJECTIF ! As-tu bien compris ?… Excellent !… A présent, grimpe sur cette aile !
- Il n'en est pas question !
- Comment ?! Mais… Tout à l'heure… Tu disais…
- Je sais parfaitement ce que j'ai dit !
- Eh bien… Hâtes-toi ! Entre dans ce cockpit !

La décapitation du cavalier

-Pas tant que vous ne m'aurez pas adoubé !" Et le cavalier s'effondre littéralement aux pieds de Buenaventura et il entreprend de lui baiser les orteils et Buenaventura dit "Holà mon ami ! Que fais-tu là ?! Relève-toi, je t'en prie !
- Seigneur, je me jette à vos pieds ! Et par ce geste, j'entends vous convaincre de m'adouber céans ! Sans quoi, je crois que je mourrais !"
Pris de court, Buenaventura ne sait d'abord que dire. Puis un sourire se forme sur sa bouche qui étire étrangement sa lippe.
"- Certes ! Mais relève-toi, je t'en conjure !
- Jamais ! Plutôt périr ici à vos pieds !
- Buenaventura sent l'agacement le gagner et dit Tu ne périras point ! Car tu es mort tout à l'heure, tandis que tu étripais vaillamment l'ennemi !"
Le cavalier a un instant d'hébétude qui lui fait perdre son bel aplomb et il remet peu à peu de l'ordre dans ses émotions pour les mater les unes après les autres et finalement dit "Mon décès ne change rien à l'affaire ! Adoubez-moi sans tarder ! Que

je puisse mettre mon bras au service de votre cause, ainsi que je vous l'ai promis ! Mandez votre page et faites-vous porter votre épée et votre pelisse !
"Mon épée ?… Ma pelisse ?… Mais qu'allez-vous… Buenaventura s'interrompt brutalement et pose des yeux ardents sur le lointain. Lorsqu'il reporte son regard sur le cavalier, il dit Soit ! Puisque je ne puis en aucune manière te faire entendre raison !… Erich !… Porte-moi ma faux ! Ainsi que mon manteau !… Celui qui est troué au flanc !"
Erich n'est en vue nulle part et, l'instant d'après, il émerge d'une sorte de brouillard nocturne et porte sur une épaule tout à la fois le manteau et la faux. Il dépose le tout aux pieds de Buenaventura et Buenaventura se saisit du manteau et l'enfile. Puis il ramasse la faux dont il démonte prestement la lame. Ainsi équipé, il peut aisément passer pour un épouvantail ; et sa mine cireuse ne dément aucunement le sentiment.
Le cavalier, qui est demeuré agenouillé tout ce temps, relève la tête et l'impression que fait sur lui Buenaventura le laisse d'abord sans voix. Puis il clame sa joie tant qu'il peut. Sa joie d'être adoubé par un seigneur d'une telle prestance. Il dit aussi que nulle part, sur aucun des continents que compte la terre, ne se peut trouver suzerain de pareille noblesse. Enfin, après quelques instants de silence, il dit "Il vous manque pourtant votre couronne, mon bon souverain !"
Erich se hâte alors de dire "On la lui a volée tandis que nous nous rendions de Madrid à Barcelone ! Et depuis, il n'a pu en trouver d'autre à son goût !"
-"Pareil forfait est grande honte !" dit le cavalier. Semblable trahison mériterait un châtiment exemplaire ! Et des plus atroces encore !… Mais laissons cela pour l'heure ! Il nous faut à tout prix trouver une couronne digne de notre bon roi !…"
En fait de couronne, Erich est allé en désespoir de cause cueillir quelques branches d'un cade qui croît près d'une tombe. Il les tresse entre elles du mieux qu'il sait et lorsqu'il en a terminé, il dépose la couronne sur le front de Buenaventura.
En fin de compte, au terme de maints atermoiements, Buenaventura doit admettre qu'il ignore tout de la science de l'adoubement et le cavalier rosit d'aise et dit "Vous n'auriez donc jamais adoubé personne ?! Serais-je donc le premier a être ainsi…
- Mon ami ! Nous avons déjà allègrement franchi les limites du ridicule ! Alors dis-moi comment procéder et qu'on en finisse une bonne fois pour toute !… Je t'en prie : va droit au but !"

Le cavalier s'est agenouillé dans l'herbe et, à la lueur des feux-folets, Buenaventura procède aux gestes rituels. Il fait un froid glacial et le vent d'avril balaie les collines et la paume de Buenaventura s'abat violemment sur la nuque du cavalier. Le cavalier manque de rouler cul par-dessus tête et rétablit tant bien que mal son équilibre. Alors Erich lui présente la lame de faux et dit "Voici ton épée chevalier ! Sois preux !"
Et tandis que le cavalier avance la main pour s'emparer de la lame de faux, Erich avance d'un pas et, d'un geste précis et vif, il tranche la tête du cavalier sous la troisième vertèbre. Le crâne dévala le flan de la colline sur quelques brasses avant de s'engouffrer en une fissure que présente le sol à cet endroit et aussitôt croît un cyprès qui atteint bien vite plus de neuf cents coudées de hauteur.
Buenaventura dit "Et voici ta lance, chevalier !"

Le réveil

Une femme entièrement vêtue de blanc se tient auprès du lit et le vieux gît dans des habits qui puent le vin et la sueur. Le vieux dit Si la Très Sainte Vierge me visite à présent, il ne fait nul doute que je suis mort ! Et la Très Sainte Vierge se tourne vers un coin sombre de la pièce et dit "Monsieur !… Monsieur !… Réveillez-vous ! Il vient de reprendre connaissance !" Un homme s'est éveillé qui dormait de guingois sur une méchante chaise et il gromèle quelques mots inintelligibles et dit "Pas trop tôt !"
Dès qu'il l'aperçoit, le vieux dit "Ah ! Mon fidèle écuyer, te voici ! La mort nous aura donc enfin réunis !" L'homme a le visage grave et l'inquiétude plisse son front en épais bourrelets de chair. L'homme s'approche et il s'enquiert de la santé du vieux et le vieux dit "Quelle importance, puisque nous sommes morts ! Et l'homme dit Bien sûr ! Où avais-je la tête !

- Au moins auras-tu conservé la tienne ! Toute vide qu'elle fût !"

L'homme ne répond rien et le vieux ajoute "Va plutôt préparer ma machine volante ! Une affaire des plus importantes m'appelle qui ne souffre aucun retard !
- Votre machine volante ?… Bien… Comme vous voudrez !"
L'écuyer vient de tourner les talons et la Très Sainte Vierge avec lui et le vieux s'habille en grande hâte. Cela fait, il gagne immédiatement la cour de l'auberge.
Il bruine et des nuages bas se sont empalés sur le paratonnerre de l'auberge et l'écuyer s'est mis à courir dans la boue. Il se précipite maintenant à la rencontre du vieux et dit "Mon maître ! Je crains qu'on ne vous ait dérobé votre machine volante pendant votre sommeil ! Car je n'en ai trouvé trace nulle part !"
L'abattement s'empare alors du cavalier, et le désarroi et aussi le désespoir. Il n'est cependant pas long à reprendre le dessus et, après un long soupir, il dit "Cela ne m'étonne guère ! ILS auront percé à jour notre secret !… En ce cas, prépare immédiatement mon cheval, ainsi que le tien !
- Ils nous attendent déjà mon maître ! Laissez-moi seulement vous guider jusqu'aux écuries !"

Ils chevauchent longuement, sans prendre de repos, et l'écuyer dit qu'il est fourbu et le vieux dit "Impossible ! Nous devons gagner Toledo avant la nuit !"
La nuit n'est pas encore là lorsque les chevaux s'arrêtent brusquement, refusant d'avancer en dépit des furieux coups de talons dont le vieux pétrit leurs flans.
Un homme portant une barbe rousse se porte à leur hauteur et dit "Désolé messieurs ! Je dois fermer !"
Ils quittent la fête foraine la tête basse, dans une nuée d'enfants gueulards et laids et le vieux dit "La prochaine fois, je veux que tu m'emmènes voler !"
L'homme dit "Si tu veux, grand-père..."

 

Retour haut de page
Back to the top