Histoire du mois
"LE GRAND CIRQUE" de Pierre CLOSTERMANN

"Souvenirs d'un pilote de chasse français dans la RAF"

Editions Flamarion

"FLAMMES AU CRÉPUSCULE". Illustré par Benjamin Freudenthal

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20 avril 1945

Le G.C.C. nous empoisonne, comme d'habitude.
Ce soir, au crépuscule, ils veulent que nous fournissions une patrouille pour la couverture du secteur Brême-Hambourg.
En effet la Luftwaffe a réagi en force ces jours derniers le long de l'autostrade. Des escadrilles S.S ont mitraillé et bombardé nos colonnes avancées, entravant considérablement leur marche et leur ravitaillement.
Nous sommes d'accord sur le principe de la patrouille, mais le G.C.C. ne semble pas comprendre que Rheine Hopsten n'a qu'une piste en bon état, très courte et sans aucune installation pour le vol de nuit.
Le G.C.C. oublie également que les boches opèrent immédiatement après le coucher, théorique, du soleil. Dans le brouillard qui s'élèvent des marécages de l'Elbe et les nuages bas qui reflètent les dernières lueurs du crépuscule, vouloir accrocher des Focke Wulfs opérant par petits groupes équivaut à chercher une aiguille dans une botte de foin.
Nous sommes d'ailleurs très à court d'avions. "Chieffy", interrogé avec diplomatie, ne laisse entrevoir que neuf appareils disponibles - dix au plus pour 20 heures.
Je décide alors d'adopter un moyen terme, de laisser six Tempest à Bruce Cole pour la reconnaissance armée normale et de garder le reste...
Ayant carte blanche, et ne conaissant pas encore très bien mes hommes, je choisis Mac Intyre et Gordon, que je veux essayer dans une mission difficile.

Nous décollons à 19h 36.
Gordon a du mal à démarrer son moteur et nous perdons dix précieuses minutes de crépuscule à l'attendre en tournant en rond.
A 19h.45, je met le cap sur Brême, en rase-mottes.
Pas grand'chose à  voir; quelques vagues rafales de traceuses à l'horizon, dont la lueur est effacé par les éclairs d'orage. Des maisons flambent.
Ça et là, dans les vastes forêts de pins, les incendies s'étirent sournoisement.<
Survient une pluie battante qui entraine plus bas encore les nuages. Nous volons au ras des arbres.
Je puis tout juste appercevoir l'avion de Gordon. La visibilité devient de plus en plus mauvaise. C'est inquiétant. Les boches vont surement sortir, mais je ne tins pas à m'aventurer en rase-mottes sur le territoire ennemi.
Je cherche à percer des yeux la brume. Hambourg est quelque part devant moi, tout près, dans la crasse, avec ses formidables défenses de Flak
Tant pis, je fais demi-tour!...
-180° port, filmstar white GO ! (1)
Je me raccroche désespérement à l'autostrade, toute droite, dont la blancheur même a été barbouillée de taches irrégulières de tâches de goudron en guise de camouflage. C'est le seul point de repère certain dans cette mélasse; elle délimite approximativement les positions de nos troupes avancées.
Il est a peu près 20h30. La pluie redouble.
Nous passons en trombe au dessus de troupes blindées anglaises et américaines, provoquant d'ailleurs une panique considérable. Il semble bien que ces idiots de "pongos" n'apprendront jamais à distinguer nos avions de ceux des boches.
Nous survollons un escadron de tank "Churchill" éparpillé autour d'un champs et les hommes courent de tous les côtés se jeter à l'abri des chars sous les chenilles et dans les fossés...
Comme ils se font mitrailler tous les soirs derniers dans ces environs - et vers cette heure-ci en général - ils prennent leurs précautions, d'ailleurs nous devons être les premiers chasseurs de la R.A.F à opérer à une heure si tardive dans ces parages.
Sale temps. On pourrait passer à cinq cents mètres d'un régiment de Focke Wulf sans les voir.
Je surveille quand même, très attentivement.
20h.35. Du coin de l'œil, j' aperçois quelque part derrière ma queue, une fusée rouge et verte monter de nos lignes, suivie aussitôt d'une éruption de traceuses qui se perdent dans les nuages...
Diable! Il se passe quelque chose - des Boches, peut-être!
J'amorce un virage à gauche tout en prévenant mon coéquipier :
-Look out Filmstar white - 180° port and keep your eyes open! (2)
A ce moment, je ressens un choc violent juste sous mon siège, en même temps  qu'une vive brûlure à ma jambe. Des projectiles traceurs défilent très près de mon Tempest...
Ça alors, c'est le comble! Ce sont ces crétins de "pongos" qui nous tirent dessus et qui, pour une fois, visent potablement!
Je dégage d'un virage sec, tout en leur criant à la radio toute une série d'invectives aussi variées qu'inutiles, car ils ne peuvent m'entendre.
Mes deux coéquipiers suivent ma manœuvre, serrés aussi de très près par les rafales de plus en plus denses. Nous battons des ailes, allumons nos feux de position - toute la gamme des signaux de reconaisssance y passe. Rien à faire...
En désespoir de cause, je vais baisser mon train d'atterissage, lorsque soudain, comme un banc de poissons défilant sous une barque, une trentaine de Focke Wulf apparaissent!
Absolument collés au sol, leurs silhouettes allongées et rapides semblent glisser entre les arbres, poursuivis par les éruptions des bombes à retardement qu'ils sèment sur un de nos parc à Tank.
-Focke Wulf at 2 o'clock Filmstar! attacking!
Je bascule mon Tempest et, plein gaz, je pique vers les boches.
Mais au moment même où je commence à carresser la détente, l'instinct me fait tourner la tête : une douzaine de Focke Wulf émerge en formation sérrée des nuages, à quelques mètres de mes deux coéquipiers...
Pendant ce temps là, la D.C.A redouble - la pluie aussi.
Les Focke wulfs - ce sont de magnifiques "long-nez", avec la spirale blanche autour de la casserole d'hélice noire - dégagent dans tout les sens.
La visibilés est encre pire que tout à l'heure. Cela n'empêche pas deux boches de faire chacun une passe frontale sur moi - si rapprochées qu'elles me laissent tout pantelant. Mon souci est d'abord d'éviter une colision dans l'ombre. Ce serait trop bête!
Je n'ai d'ailleur pas eu encore une véritable occasion de tirer.
Tout à coup, la radio mugit. Gordon, dans une panique folle, se met à hurler sans arrêt des phrases incohérentes. Il vient d'être touché coup sur coup par notre D.C.A. et par un Focke Wulf.
Un tempest, en effet - le sien, à ce qui me semble - traîne une longue queue de fumée grise, monte à la verticale dans les nuages, poursuivi par quatre Focke Wulf...
Pauvre Gordon!

-Look out Pierre, Break, Break ! (3)
Avant même d'avoir pu comprendre que l'appel s'adresse à moi, j'ai tiré sur le manche - mais trop tard : je suis touché quelque part sous mon réservoir d'essence. Le choc est si fort que mes pieds ont sautés du palonier. Un fumée âcre, puant la cordite, emplit mon cockpit. Dans un éclair j'entrevois une aile carrée, frappée de la croix noire qui fauche l'air à quelques mètres de moi, et le remous du Focke Wulf est si violent que, cette fois-ci le manche s'échappe de mes mains...
Instinctivement, je complète un tonneau barriqué, je redresse au ras des arbres, et tandis qu'une atroce nausée de peur me monte à la bouche, je vois une courte flamme claire me lécher les pieds.
Le feu! Je sens sens sa chaleur à travers mes bottes, avivant les premiers élancements douloureux de ma jambe droite bléssée.
Je me baisse. A tâtons, du bout de mon gant, je cherche à localiser la source de cette flamme.
Bang! Bang! J'encaisse deux autres obus. Cette fois mon moteur a un raté net - mon cœur aussi.
Tout en exécutant un dérapage violent qui me colle contre la paroi de mon appareil, je réduis les gaz un instant, puis les rouvre lentement, à bloc - le moteur répond, normal...
Manche au ventre je remonte jusqu'à la base des nuages.
Tout autour dans un désordre effarant, les Focke Wulfs mitraillent, grimpent, descendent, tournent.
Dans la pénombre, j'en remarque un qui vire vers moi, balançant rapidement ses ailes courtes, et qui m'engage. Je renverse aussitôt, faisant face, je file une rafale trois-quart avant, le manque évidemment, et passe en trombe à quelques mètres sous lui. Je cabre aussitôt tout poussant fermement sur le palonier gauche.
Mon Tempest tremble, amorce un décrochage, mais tourne tout de même étonnament sérré, deux filets blancs de condensation au bout des ailes. Le Focke Wulf surpris semble indécis - il amorce un virage à droite - dérape, rétablit - puis tourne à gauche...
Ça c'est la gaffe! Maintenant c'est moi qui suis en bonne position, à moins de deux cents mètres de portée.
Vite, avant qu'il n'ait le temps de s'engager à fond dans sa manœuvre, je corrige - dix degrès - soit un cercle de collimateur.
Une longue rafale de mes quatre canons - des éclairs qui semblent rebondir en illuminant le fuselage gris et les ailes du Focke Wulf.
Des débris voltigent dans une fumée qui s'épaissit à vue d'œil - le cockpit vitré se détache en tournoyant, et je vois le pilote, les deux bras collés au fuselage par la vitesse, qui cherche à sauter...
Puis le Focke Wulf bascule à moins de cinquante mètres, se rattrape un instant, percute au sol, rebondit, fauche un pin dans une gerbe d'étincelles et de feu, puis s'écrase finalement dans un chemin creux. L'explosion est formidable et, comme une lampe de magnésium illumine violemment le paysage à plusieurs centaines de mètres à la ronde!
Et d'un!
Le temps, maintenant, semble se dégager. Le banc de brume se déchire, dévoilant à l'horizon une bande de ciel humide et jaune qui éclaire une lueur blafarde de grande forêts de sapins qui viennent mourir dans les marécages...
A gauche, un incendie violent; c'est le parc de nos tanks qui brûle avec ses camions-citernes et ses transports de munitions. Commes de gros papillons de nuit, quatre Focke Wulf tournoient autour des flammes et, de temps en temps, l'un d'eux crache une rafale dans la fournaise...
Je n'ose attaquer, je sens les autres roder dans l'ombre.

Holà! Un avion solitaire glisse au ras des arbres vers Brêmes, dont les hautes cheminées découpent sur le crépuscule des silhouettes féodales.
La température de mon moteur est de 125° et ma pression d'huile est tombée à 55. A regret, j'ouvre mon radiateur et réduis l'admission; le nombre de tours-minutes tombe j'usqu'à 3500. Je gagne tout de même sur le Focke Wulf, qui doit rentrer chez lui, ses munitions épuisées.
Nous sommes au dessus de Brême : il me devance encore de mille mètres environ. Cette aventure risque de m'entrainer un peu loin; je referme le radiateur en ouvrant les gaz à fond...Le "Grand Charles" répond instatanément...
Nous survolons maintenant la Weser, à l'entrée des Docks.
En trombe, nous passons entre les débris du grand pont transbordeur. De chaque côté s'élèvent les charpentes calcinées des magasins; les quelques grues et derricks encore debout, se tendent comme des squelettes noirs.
Soudain une grappe de flack s'égrène entre le Focke Wulf et moi, de brèves lueurs blanches, entre lesquelles se glissent des boules brunes, à gauche, à droite... A peine sont elles passées en frolant mes ailes, que d'autres sortent du néant, comme par miracle...
La Flak automatique s'en mêle, et les traceurs oranges se reflètent sur l'eau noire et huileuse, d'où émergent des coques chavirées, pareilles à des cadavres d'énormes cétacés.
Je m'efforce de ne pas perdre mon de vue Focke Wulf. Il se détache, heureusement sur un ciel crépusculaire.
La Flak redouble un instant d'intensité. Un clang! retentit dans mon dos - puis, tout à coup, les traceuses s'éteignent et disparaissent...
Voilà qui est louche Un coup d'œil en arrière me donne immédiatement l'explication de ce phénomène : alignés à ma queue, six Focke Wulf sérrés en echelon impeccable - pots d'échappement rougis à blanc - me poursuivent à plein moteur...
D'un coup de poignet, je brise le fil de plomb qui ferme l'encoche de la surpuissance "emergency", et j'y pousse à fond la manette. L'effet en est extraordinaire et immédiat. L'avion bondit littéralement en avant, avec un ronflement de chaudière sous pression, tiré par trois mille chevaux déchainés...
En quelque secondes je fais du sept cent quatre vingt km/h au cadran et , tout en rattrapant à grande vitesse mon fuyard, je laisse littéralement sur place mes poursuivants.
J'ai bientôt réduit la distance à mois de deux cents mètres. Bien qu'ébloui par mon collimateur, dans cette ombre, je l'ai parfaitement dans l'axe et posément je tire deux longues rafales...
Le Focke Wulf bascule et s'écrase à plat, droit devant lui dans une prairie marécageuse, en soulevant une gerbe de boue. Par miracle, il ne capote pas...
Sans m'atarder, je monte en chandelle vers les nuages, et retombe sur l'aile pour faire face aux autres. Ils se sont évanouis dans l'ombre. Ils ont du faire demi-tour et laisser leur camarade à son triste sort.
Je refais un passage sur le Focke Wulf que j'ai abattu; le pilote s'éloigne en boîtant, traînant son parachute et tout étourdi par le choc. J'arrose une giclée d'obus les débris qui prennent immédiatement feu.
Et de deux!


(extrait du chapitre "Flammes au crépuscule")


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Autre Histoire :
"Duel avec Guynemer" par Ernst Udet
Illustré par Serge Stone



Un "long-nez" au tapis. Un des deux Focke Wulf "long-nez abattu par Pierre Clostermann le 20 avril près du lac Dummer. Remarquer le trou d'obus de 20 mm dans le capot. Le pilote, grièvement blessé, est mort quelques heures plus tard dans une ambulance.



tempest

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"...J'ai bientôt réduit la distance à mois de deux cents mètres. Bien qu'ébloui par mon collimateur, dans cette ombre, je l'ai parfaitement dans l'axe et posément je tire deux longues rafales...
Le Focke Wulf bascule et s'écrase à plat, droit devant lui dans une prairie marécageuse, en soulevant une gerbe de boue. Par miracle, il ne capote pas...
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Pierre Clostermann

(1) 180° gauche, filmstar blanc, allez !

Si vous voulez tout savoir sur le plus stupéfiant avion de chasse de tous les temps, visitez "The Hawker tempest Page"
The Hawker tempest Page






























(2) Attention, filmstar blanc, 180° à gauche et
ouvrez l'œil !

















































(3) attention Pierre, dégage, dégage !