Histoire du mois
"Escortes - Chapitre extrait du "Grand Cirque" de Pierre Clostermann
(Editions Flamarion)

Illustré par Benjamin Freudenthal

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21 décembre 1943

Briefieng à 10h30.

Temps magnifique, une froid à fendre les pavés - Pas l'ombre d'une nuage dans le ciel.
Les ailes des Spitfires ruissellent, car la remorque de dégivrage à air chaud vient de passer.
La piste est recouverte de verglas.
Obligé d'oter les gants pour fixer les courroies, j'ai les mains glacées et je ne réussis pas à les réchauffer. J'ouvre l'oxygène en grand pour me donner un peu de coeur au ventre.
La glace sur le runway (1), ces derniers jours, a provoqué toute une épidémie d'accidents plus ou moins grave - Trains d'atterrissage fauchés, collisions au sol, etc., et nous ne disposons que de 11 avions.

Dumbrell, Jacques et moi formons la section MAX avec le C.O. (2)

Nous devons patrouiller avec la 132 le région de Cambrai, où les chasseurs boches se sont montrés particulièrement actifs ces derniers temps. Nous montons à 22 000 pieds puis, comme il fait un froid glacial, nous redescendons à 17 000.
Ce ciel d'hiver est tellement pur, tellement éblouissant, qu'après à peine 20 minutes de vol au dessus de la France, nos yeux papillottent.
Le contrôleur annonce une forte formation ennemie dans les environs, mais il est impossible de distinguer quoi que ce soit à travers l'éblouissement qui nous enveloppe.

Par prudence, car la station Grass Seed se fait pressante, nous reprenons de la hauteur...

Soudain woooof ! Trente Focke Wulfs sont sur notre dos. Avant même que nous puissions faire un geste, les brutes ouvrent le feu. Un tourbillon d'énormes moteurs en étoile, de fines ailes courtes semant des éclairs, de balles traceuses fusant de tous les côtés, de croix noires dispersées...
Panique. Tout le monde dégage. En l'espace d'une seconde, l'impeccable formation de combat des deux escadrilles est rompue, émiettée dans le ciel. trop tard !
Le bon gros Jonah descend en flammes et le sergent-Chef écossais Morgan, en vrille, une aile arrachée par une rafale de Mauser.
La 132 n'est pas plus heureuse. trois de ses pilotes sont descendus. Un quatrième - nous l'apprîme plus tard - a réussi à ramener son appareil gravement endommagé jusqu'à mi-chemin, à travers la Manche, puis a sauté en parachute et a été repêché une heure après.
La surprise passée, on se ressaisit.
Le capitaine Aubertin qui commande Skittles se trouve soudain isolé : ses numéros 2 et 4 ont été abattus et son numéro 3 s'est évaporé - le pauvre Spencer a reçu un obus de 20 mm. A dix centimètres de sa tête, qui a réduit en miettes son poste de radio. A demi-assommé, contre sa plaque de blindage, il a instinctivement tiré sur le manche, ouvert les gaz et s'est réveillé à 36 000 pieds, absolument seul dans le ciel.
Un Focke Wulf se faufile derrière le capitaine, mais le manque. Entrainé par sa vitesse, le Boche le dépasse et le chasseur devient chassé. Aubertin lui règle son compte en cinq-secs. Malheureusement, quatre autres 190 le prennent à partie et, non seulement il ne peut voir sa victime s'écraser, mais lui-même ne réussit à s'échapper qu'après une poursuite mouvementée de quarante-cinq milles entre les arbres, autour des clochers d'église et dans les rues des villages. Son Spitfire est touché 7 fois.
Pendant ce temps, Jacques et moi - contrairement à nos habitudes bien établie - nous suivons Sutherland comme des chiens fidèles et nous avons le plaisir de le voir liquider un autre 190 à six cent yards de portée. L'avion Boche se désintègre littéralement en l'air, mais le pilote s'en tire : peu après, bous voyons un parachute s'ouvrir en-dessous de nous.
Danny lance en douce une rafale à un 190, mais le manque.
Comme coup dur, ce sweep est vraiment réussi. Sur vingt-trois Spits, six ont été descendus et huit autres endommagés, sans compter celui de Williams, du 132, qui bléssé a dû se poser sur le ventre, roues rentrées...

7 janvier 1944.

Il s'agit aujourd'hui d'une longue mission. Nous allons à Reims chercher une forte formation de Forteresses volantes américaines et de Liberators revenant d'Allemagne.
La 602 doit couvrir les trois premiers groupes - cent-quatre vingt bombardiers en tout - et la 132 les trois suivants.
Nous décollons à 12h10, après un déjeuner expédié en vitesse, et nous poussons jusqu'à 7000 mètres nos avions allourdis par des réservoirs supplémentaires de quarantes-cinq gallons.
Après trente minutes de vol, nous laissons Paris à notre droite, que l'on devine plutôt qu'on ne le voit, sous un manteau de brume et de fummée.
En cours de route, des batteries lourdes allemandes décochent quelques salves merveilleusement ajustées qui nous encadrent de près - On s'éparpille imédiatement dans le firmament...
Les flocons noirs surgissent de tous côtés. Grimpant à plein gaz avec Thommerson, nous réussissons à nous mettre hors de portée et à reformer la patrouille, non sans difficulté.

10h50. Les Boches semblent réagir et les Focke Wulfs doivent décoller de tous côtés car le contrôle commence à s'agiter.
Rien encore dans notre voisinage.
Bientôt un essain de points noirs, suivi de plusieurs autres apparaît à l'horizon. Voilà nos bombardiers...
Les Thunderbolt et les lightnings que nous relevons rentrent à leur base, et nous prenons position - par patrouille de quatre à droite et à gauche de la formation...

Spectacle imposant que celui d'un "show" de forteresses : la phalange de bombardiers, en impeccable formation serrée défensive - plusieurs blocs massifs d'une centaine de quadrimoteurs, à 8000 mètres d'altitude, s'étagent dans les trois dimensions, chaque bloc hérissé de quatorze cent mitrailleuses lourdes de 13 mm - s'allongentsur une centaine de kilomètres...
De chaque côté, l'escorte de Spitfires, s'échelonne à perte de vue. La couverture haute de spits VII et IX A, ne revèle sa présence que par de fines traianées blanches de condensation.

La visibilité est aujourd'hui splendide. Le ciel est d'un indigo sombre s'éclaircissant vers l'horizon, passant de l'émeraude au blanc laiteux et se confondant, à quatre cents kilomètres d'ici, avec les bancs de brume de la Mer du Nord...
En bas, le France se déroule comme un tapis magique. Les méandres paisibles de la Seine et de ses affluents, les masses sombres des forêts aux curieuses formes géométriques, le dammier multicolore des champs et des prairies, les villages minuscules et enfantins, les villes qui souillent la clarté translucide de l'air d'une tache de fummée accrochée aux couches tièdes de l'atmosphère...
Le soleil brûle au travers des cockpits transparents, et pourtant je sens la glace qui se forme au travers dans mon tube à oxygène, et les gaz d'échappement se condensent en mille cristaux microscopiques, marquant lesillage de mon spitfire dans le ciel.
Tout est oublié, la fatigue, la crampe douloureuse dans les reins, les courbatures, le froid qui écorche les orteils et les doigts au travers du cuir, de la laine et de la soie...

Ca et là, dans la formation des forteresses, il y a des vides. De près on distingue des appareils avec un, ou parfois, deux moteurs arrêtés, hélices en drapeau. D'autres ont des empenages déchiquetés, des trous béants dans les fuselages. des ailes ternies par le feu ou luisantes d'huile noire bavant des moteurs éventrés...
Derrière la formation, on voit des traînards, qui, tendus, vers le port de salut d'un des aérodromes avancés de l'autre côté de la Manche, ne volent que par un effort sublime de volonté.
On devine le sang qui ruisselle sur des massesde douilles vides dans la carlingue, le pilote couvant ses moteurs valides, et suivant anxieusement du regard la longue trainée blanche de l'essence qui s'échappe de ses réservoirs criblés.
Ces forteresses isolées sont la proie favorite des Focke Wulfs; aussi les squadrons détachent-ils deux ou trois paires de Spitfires chargés de ramener chacune d'elles à bon port : travail épuisant, car ces forteresses endommagées se traînent souvent à un tiers de leur puissance total, et cela mène ceux qui les escortent à le limie extrême de l'endurance...

Aujourd'hui, Ken nous envoie, Carpenter et moi, pour escorter un "Liberator" qui ne tient l'air que par miracle.

Son moteur n°3 est complètement arraché du bâti, et pend, masse de ferraille inerte, sur son bord d'attaque. Le moteur n°1 est en feu, les flammes grignotent lentement le longeron, et la fumée s'échappe des tôles d'aluminium de l'extrados, gondolées par la chaleur. Par les déchirures du fuselage, les survivants jettent par-dessus bord tout équipement superflu - mitrailleuses, bandes de munitions, radios, plaques de blindage... Afin d'alléger l'appareil qui perd lentement de l'altitude.
Pour comble de malheur, une des canalisation hydrauliques éclate, libérant l'une des roues du train d'atterissage qui, pendante, augmente encore la résistance à l'avancement.
A 1800 tours minute et moins de 2 boost, 320 km/h, nous devons zigzaguer pour nous maintenir à sa hauteur.
Il y a plus de deux heures que nous sommes recroquvillés dans nos cockpits inconfortables, et, nous nous trouvons encore au-dessus de la France, à vingt kilomètres de la formation principale.
Une dizaine de Focke Wulfs commencent à marauder autour de nous, se tenat à distance respectueuse, comme soupçonnant un piège...
Inquiets, Carp et moi, nous nous efforçons de les suivre du regard. Soudain, ils attaquent, deux par deux.
A court d'essence comme nous le sommes, nous ne pouvons faire face à chaque passe par un 180° très sec, tirer une courte rafale dans la direction approximative du boche, et reprendre immédiatement notre position par un autre rapide 180°.
Le manège se répète une dizaine de fois, mais nous réussissons à maintenir à distance les Focke Wulfs qui finissent par se lasser - du moins le croyons-nous...
Au dessus de Dieppe, les chasseurs boches cèdent la place à la Flak. Nous volons à 3000 mètres environ.
La DCA allemande ouvre le feu avec une furie invraissemblable. Une véritable pyramide de flocons noirs chargés d'éclairs apparaît en une fraction de seconde.
Violemment secoués par quelques fusants bien ajustés, nous nous séparons, Carp et moi,et prenons de la hauteur aussi vite que le permet notre maigre réserve d'essence...
Le pauvre "Liberator" incapable de fournir la moindre manoeuvre violente est bientôt encadré. Cependant, alors qu'après quelques secondes angoissantes, nous le croyons hors de portée, une explosion se produit, et, coupé en deux, le gros quadrimoteur disparait soudain dans une nappe de feu.
Trois parachutes seulement s'ouvrent... Le cercueil d'aluminium incandescent s'écrase à quelques centaines de mètres des falaises, entraînant dans la gerbe d'écumes les huit membres restant de l'équipage...

C'est le coeur gros que nous nous posons à Lymphe, réservoirs vides.

Heureusement, nous avions souvent plus de chance, et nous réussissions à ramener nos protégés jusqu'à notre aérodrome de Detling, où leur arrivée provoquait toujours une grande agitation - ambulances, pompiers, curieux. Quelle satisfaction, à lire dans les yeux des pauvres bougres épuisés une gratitude sans limites !...
ce fut, dans bien des cas, le réconfort moral de la présence d'une paire de Spits qui leur donnait le courage de tenir jusqu'au bout, de résister à la tentation de sauter en parachute et d'aller attendre la fin de la guerre dans un "Oflag" quelconque...

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"... Une véritable pyramide de flocons noirs chargés d'éclairs apparaît en une fraction de seconde.
Violemment secoués par quelques fusants bien ajustés, nous nous séparons, Carp et moi,et prenons de la hauteur aussi vite que le permet notre maigre réserve d'essence...
Le pauvre "Liberator" incapable de fournir la moindre manoeuvre violente est bientôt encadré..."