L'homme qui entendait
donner des leçons de pilotage au Paraclet

ou le conte fantastique de Kyoshu, un pilote kamikaze chrétien...
Nouvelle de Stephan Ferry - Illustrée par benjamin Freudenthal


English version


bateaux


le cockpit

Le cockpit du zero pue l'encens et le tabac froid. Kyoshu effleure du bout des doigts le petit Christ en bois, suspendu au chapelet qu'il a enroulé autour du manche. Il a accompli ce geste dans un réflexe qui lui apparaît aussitôt saugrenu. Il s'en va rejoindre son dieu, où qu'il puisse se trouver dans
l'immensité des cieux.
A la surface de l'océan, au large d'Okinawa, d'épaisses colonnes de fumée noire partent en vrille jusqu'aux nuages. Les navires de guerre américains se consument. Ceux qui ne sont pas encore la proie des flammes crépitent sous l'impact des zeros qui se précipitent sur le pont. Kyoshu peut voir tout cela, lui qui est mort.
Kyoshu est mort, quelque part en dessous.

Il a pu voir l'homme brandir un revolver, droit devant lui. L'homme n'avait aucune chance d'infléchir la trajectoire de l'appareil, mais il a tout de même appuyé sur la détente.
Kyoshu est mort avant d'avoir touché le pont du porte-avions. Et à présent il a repris les commandes du zero. Il vient de recouvrer ses esprits et il a conscience de sa mort et il ne regrette rien. Il a repris les commandes mais elles ne répondent plus et il suppose qu'il est dans le dessein du créateur qu'il en soit ainsi. Les instruments se sont figés et l'aiguille du carburant est au point zéro et un voyant s'est allumé. L'océan défile sous lui et il ne voit bientôt plus la côte, non plus que les colonnes de fumée. La pluie fuse sur le cockpit et des rideaux grisâtres commencent d'amputer l'horizon. Il cherche des yeux les appareils de son escadrille persuadé de les trouver tous là, à ses côtés comme avant la mort. Libérés tout comme lui. Mais il ne repère que deux avions et il en conçoit une profonde tristesse. Puis un autre sentiment lui succède, nouveau et inconnu de lui et réconfortant. Quelque chose qui s'apparente au bonheur, mais infiniment plus intense.

christ

Il comprend que plus rien n'a d'importance que sa destination.
Kyoshu se pose pourtant mille questions, mais ne parvient à en formuler clairement aucune. S'en remettre à son dieu, à son infinie bonté ? Kyoshu ne peut réprimer une certaine appréhension à cette pensée. La confiance ne l'a pas quitté. Non, ce n'est pas cela. Mais cette confiance est fondée sur des promesses qui attendent encore d'être tenues. Des promesses formulées par des hommes. N'est-il pas permis de douter de la parole des hommes, quelles que soient leurs intentions ? Et puis, immédiatement après, il se dit que son dieu est bien au-dessus des mensonges humains. Il se dit que les promesses des hommes, son dieu les surpassera.
N'est-ce pas cela la foi ?
Sa tête le fait souffrir. Son avion a atteint des altitudes impossibles et il poursuit sa vertigineuse ascension et Kyoshu réalise qu'on ne lui a jamais rien dit du chemin qui mène jusqu'à son dieu. Sous lui, ne se trouve que l'immensité du ciel, comme partout ailleurs. Il n'a aucune idée de la vitesse à laquelle se déplace son avion, mais il sait qu'elle est de très loin supérieure à celle qu'autorise le vieux moteur du Mitsubishi. Il est incapable de s'en étonner et attribue ce prodige à la puissance de son dieu.

golgota

Kyoshu n'a plus conscience du temps qui s'écoule. Là où il évolue, le jour et la nuit n'ont plus cours. Le soleil lui semble extraordinairement proche mais il n'en ressent aucun surcroît de chaleur.
Tout à coup, une détonation sèche se produit, violente. Et Kyoshu craint une avarie. Il consulte les instruments et se souviens aussitôt qu'ils sont hors d'usage. Le régime du moteur ne cesse d'accélérer, mais rien n'indique qu'il a été endommagé. Kyoshu prête l'oreille à

tous les sons qui lui parviennent, s'efforce de les déchiffrer et de deviner ce qui peut être à l'origine de cette détonation. N'aboutissant à aucune hypothèse convaincante, Kyoshu décide de ne plus y penser du tout.

L'univers est ainsi fait qu'on n'en voit jamais l'extrémité et Kyoshu redoute l'attente même s'il sait que chaque minute qui passe le rapproche de son but. Son dieu conduit ses projets à l'échelle de l'éternité et Kyoshu se reproche sa propre impatience. Ne devrait-il pas être affranchi des mesquineries humaines à présent qu'il est mort ? Les aiguilles de sa montre se sont figées sur le cadran. Une masse de nuages sombres semble se former au loin. Elle paraît se déplacer à très grande vitesse, sans doute poussée par le vent, et ne revêt une forme que pour en changer aussitôt. Kyoshu pense d'abord qu'il s'agit là de l'un de ces orages magnétiques dont lui a parlé son instructeur de vol.Mais la distance se réduisant entre lui et cette chose, il doit se rendre à l'évidence : une escadrille. A première vue, il évalue le nombre des appareils à environ trois cents. Ils évoluent en formation serrée et viennent droit à sa rencontre. Puis Kyoshu relève un certain nombre d'anomalies dans cette escadrille. La carlingue de ces avions devrait réfléchir les rayons du soleil. Or, rien de tel ne se produit. Ensuite, il remarque un mouvement anormal au niveau de la voilure. Enfin, la silhouette de ces aéronefs lui est parfaitement inconnue. Son instruction a certes été réduite au strict nécessaire, mais il s'estime tout à fait capable d'identifier la plupart des appareils alliés ou ennemis, et ce d'un seul coup d'oil. Lorsque Kyoshu réalise finalement qu'il s'agit d'êtres de chair et de sang et non d'avions, il en éprouve quelque soulagement.
Les volatiles semblent des cigognes, mais d'une physionomie toute singulière, qui ne laisse guère de doute quant à leur nature véritable. Des chérubins ! Ce sont des chérubins ! hurle Kyoshu dans l'émetteur de sa radio, oubliant qu'elle n'est plus opérationnelle.

le sourire de Kyoshu

Ils volent à la manière d'un essaim d'abeilles, ou comme ces étourneaux qui investissent chaque hiver le ciel d'Okinawa. Cette vision soudaine et inattendue le comble de joie. Il ne doute pas qu'il touche maintenant au but : l'antre du créateur. Il y a là plusieurs centaines d'anges, qui constituent trois groupes distincts. Ils volent à la rencontre des aviateurs en rapides battements d'ailes. Kyoshu s'agite dans son cockpit, cherchant à contenir son impatience. Si l'enthousiasme l'emporte sur tout autre sentiment, une terrible appréhension commence à se manifester à lui. A présent que son dieu lui envoie des émissaires, l'éternité qui lui est promise lui inspire un certain effroi. Il s'efforce alors de penser aux innombrables bienfaits que son dieu dispensera pour ses élus et cette pensée l'apaise quelque peu. Dissipe les doutes qui commencent de s'insinuer en lui. Les anges sont tout proches maintenant, et leur nudité asexuée luit légèrement dans le soleil. Kyoshu ne peut encore distinguer leur visage, mais son cour lui dit que s'y trouve un formidable sourire. Le rythme cardiaque du pilote s'accélère.

Son regard avide d'image se pose enfin sur un visage. Un visage égaré
dans la multitude des chérubins. Mais ce qu'il croit y lire l'emplit de
craintes et il préfère mettre en doute ses yeux que ses convictions.
Le trouble n'a toutefois pas le temps de s'installer en lui : un nuage
fait tout à coup obstacle à sa vue. Privé de l'usage de ses yeux, Kyoshu se résout à l'attente. Il lui semble que son esprit entreprend de se dissoudre dans les nuées qui cinglent le cockpit. Ses pensées
ange exterminateur

s'affolent et il a toutes les peines à conserver un contrôle sur elles. La radio émet à présent un long chuintement et il cherche une fréquence pour entrer en contact avec son escadrille, mais personne ne répond à ses appels et il coupe la radio.
Brusquement, l'horizon se dégage devant lui et le ciel est vide. Des anges, il ne reste déjà plus qu'un souvenir incertain qui prend des allures de songe et il n'est plus convaincu de ce qu'il a vu. Il les cherche néanmoins des yeux. A sa droite, il aperçoit à nouveau les deux zeke rescapés de son escadrille, tout proches maintenant. Le cockpit de Myuki est éventré sur toute sa longueur et Kyoshu réalise que le corps du pilote a perdu sa tête. L'autre zero est lui aussi considérablement endommagé, mais Kyoshu ne peut distinguer le cadavre d'Akira. Tout juste devine-t-il une forme sombre à demi penchée sur le manche. Les anges ne sont pas de ce côté, et aussi loin qu'il se torde le cou, il n'en voit aucune trace. Tout à coup, bien qu'éteinte, la radio laisse entendre un nouveau chuintement puis une voix indistincte dont Kyoshu ne perçoit qu'un fragment. Un fragment suffisamment explicite toutefois pour le mettre en alerte :. neuf heures. Inquiet, il reporte immédiatement son regard sur sa gauche et lorsqu'il prend conscience de ce qui fond sur lui, son visage se tend dans une expression d'horreur et les muscles de sa mâchoire se déchirent sous la peau.
Les deux premières formations ennemies passent au-dessus de son appareil sans chercher à l'inquiéter. En revanche, la troisième n'entreprend rien pour éviter le contact.

la fin de kyoshu

Une dizaine de chérubins percute violemment la carlingue à bâbord. L'un d'entre eux, lancé à grande vitesse, traverse le cockpit de part en
part, dans une nuée de plumes. Le zero a subi de graves avaries au cours
de ce premier assaut. Il perd rapidement de l'altitude et le gouvernail
est irrémédiablement faussé. Kyoshu tente d'intervenir sur les
commandes, mais elles demeurent inopérantes. L'appareil dérive
dangereusement et Kyoshu ne parvient pas à rétablir l'assiette.

Un froid intense s'est emparé du poste de pilotage. Une épaisse croûte de glace recouvre maintenant les instruments de vol et le corps du pilote se raidit sous l'effet du gel. Kyoshu n'en ressent pourtant aucune douleur. Passée la première vague, les anges ont immédiatement repris leur formation de combat. Mais cette fois, ils s'apprêtent à opérer de front.
Un zeke, qu'il n'a pas le temps d'identifier vient de traverser le champ de vision du pilote. Une traînée de fumée noire scinde le ciel en deux et l'appareil traverse une couche de nuages. Kyoshu a perdu le contact visuel avec le second zero. Puis une nouvelle colonne de fumée, à peine perceptible dans le lointain, lui apprend qu'il est lui aussi la proie des flammes. Bien décidé à ne pas se laisser détourner de sa destination sans offrir une résistance héroïque, Kyoshu se crispe sur les instruments de tir, arme les mitrailleuses de capot et commence à manouvrer la gâchette. Un pointillé chaotique traverse la distance qui le sépare encore des anges. Le groupe s'égaille promptement, mais trois corps plongent subitement, s'en allant rejoindre le fond de l'univers.
Ragaillardi par ce succès inespéré, bien que modeste, Kyoshu ne cesse de tirer. La victoire lui semble inaccessible, d'autant que son avion paraît devoir se disloquer bientôt, mais il croit encore au salut de son
âme et jette ses derniers espoirs dans la bataille. Quelques cadavres dodus aux ailes fracassées sombrent dans les abysses célestes, tourbillonnants. En dépit des pertes considérables qu'ils enregistrent, les anges ne modifient en rien leur stratégie. Ils ont l'avantage du nombre et se ruent littéralement sur le zeke.

Peu avant l'impact, à travers le disque incertain de l'hélice, Kyoshu distingue une fois encore l'un de ces visages. L'une de ces faces d'ange qu'il a jadis admirées dans les livres du père Matsuko, mais dépourvue de bonté, privée d'amour et de tous ces sentiments que leur prêtent habituellement les hommes d'église.
L'ange que son regard a saisi ne semble par craindre la mort. Tout comme lui, il accepte de périr pour une cause qui lui semble juste. Et même si Kyoshu ne parvient pas à saisir le sens de cette cause, il ne peut que la respecter et lui opposer sa farouche détermination.

Les premiers anges de la formation sont taillés en pièces et puis l'hélice se brise net. La carlingue se déforme sous les chocs répétés et le cockpit cède tout à fait.

Lorsque son appareil entame une vrille mortelle, Kyoshu a une dernière pensée pour ses parents.
Très loin au-dessus de sa chute, un essaim s'est reformé.

la chute de Kyoshu


****

On raconte beaucoup de choses sur le compte de nos moines. On les vénère ou on les abhorre, mais dans les deux cas on raconte beaucoup de choses à leur sujet.Ils possédaient un temple, suspendu à la panse d'une montagne par on ne savait quel prodige. Aujourd'hui, ce temple n'existe plus : il n'a pas résisté au séisme qui a ravagé notre région à la fin des années 1970. On se rendait au temple par un tortueux sentier, flanqué de précipices abrupts, et personne ne jugeait utile de s'y rendre, mis à part les moines eux-mêmes, lorsqu'ils étaient admis dans les ordres. On raconte pourtant qu'un homme entreprit ce périple vers le milieu des années 1960. Il devait avoir une vingtaine d'année et on ne lui connaissait d'autre nom que la couleur de sa peau : le Noir. Le Noir était né au cours de l'été 1945, à Nagasaki. Son cri primal s'était perdu dans la formidable détonation de l'arme atomique et sa peau avait quitté sa chair par lambeaux entiers. On dit qu'il fut aussitôt frappé de folie. Nul ne sait rien de son passé et ceux qui prétendent tout savoir n'ont pas grand chose à en dire. Il fut admis au temple et n'en sortit plus jamais. On dit encore qu'il mourut lors du séisme, mais jamais les décombres ne rendirent son corps.

****

Je n'éprouve plus aucune sensation. Mes membres sont inertes, comme transis. Et j'ai le sentiment de flotter à des altitudes insoupçonnées, affranchi de mon enveloppe charnelle. J'évolue dans un espace dépourvu de dimensions et j'aperçois mon corps sans pouvoir mesurer la distance qui me sépare de lui. L'obscurité se fait tout à coup entière et je continue de flotter. La conscience du temps m'est étrangère. Je ne saurais donc préciser la durée de ma cécité. Toujours est-il que je finis par apercevoir une maigre lueur, droit devant moi. Une force irrésistible me dirige vers cet endroit : il s'agit d'une sorte de très long tunnel à l'extrémité duquel la lumière se fait de plus en plus vive. Je progresse à l'intérieur de ce conduit sans véritable crainte et je commence de percevoir des appels qui m'incitent à persévérer dans cette voie. Et au bout du tunnel, les cuisses de ma mère.

FIN

 
 

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