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Le
cockpit du zero pue l'encens et le tabac froid. Kyoshu effleure
du bout des doigts le petit Christ en bois, suspendu au chapelet
qu'il a enroulé autour du manche. Il a accompli ce
geste dans un réflexe qui lui apparaît aussitôt
saugrenu. Il s'en va rejoindre son dieu, où qu'il puisse
se trouver dans
l'immensité des cieux.
A la surface de l'océan, au large d'Okinawa, d'épaisses
colonnes de fumée noire partent en vrille jusqu'aux
nuages. Les navires de guerre américains se consument.
Ceux qui ne sont pas encore la proie des flammes crépitent
sous l'impact des zeros qui se précipitent sur le pont.
Kyoshu peut voir tout cela, lui qui est mort.
Kyoshu est mort, quelque part en dessous.
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Il
a pu voir l'homme brandir un revolver, droit devant lui. L'homme
n'avait aucune chance d'infléchir la trajectoire de
l'appareil, mais il a tout de même appuyé sur
la détente.
Kyoshu est mort avant d'avoir touché le pont du porte-avions.
Et à présent il a repris les commandes du zero.
Il vient de recouvrer ses esprits et il a conscience de sa
mort et il ne regrette rien. Il a repris les commandes mais
elles ne répondent plus et il suppose qu'il est dans
le dessein du créateur qu'il en soit ainsi. Les instruments
se sont figés et l'aiguille du carburant est au point
zéro et un voyant s'est allumé. L'océan
défile sous lui et il ne voit bientôt plus la
côte, non plus que les colonnes de fumée. La
pluie fuse sur le cockpit et des rideaux grisâtres commencent
d'amputer l'horizon. Il cherche des yeux les appareils de
son escadrille persuadé de les trouver tous là,
à ses côtés comme avant la mort. Libérés
tout comme lui. Mais il ne repère que deux avions et
il en conçoit une profonde tristesse. Puis un autre
sentiment lui succède, nouveau et inconnu de lui et
réconfortant. Quelque chose qui s'apparente au bonheur,
mais infiniment plus intense.
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Il
comprend que plus rien n'a d'importance que sa destination.
Kyoshu se pose pourtant mille questions, mais ne parvient à
en formuler clairement aucune. S'en remettre à son dieu,
à son infinie bonté ? Kyoshu ne peut réprimer
une certaine appréhension à cette pensée.
La confiance ne l'a pas quitté. Non, ce n'est pas cela.
Mais cette confiance est fondée sur des promesses qui
attendent encore d'être tenues. Des promesses formulées
par des hommes. N'est-il pas permis de douter de la parole des
hommes, quelles que soient leurs intentions ? Et puis, immédiatement
après, il se dit que son dieu est bien au-dessus des
mensonges humains. Il se dit que les promesses des hommes, son
dieu les surpassera.
N'est-ce pas cela la foi ?
Sa tête le fait souffrir. Son avion a atteint des altitudes
impossibles et il poursuit sa vertigineuse ascension et Kyoshu
réalise qu'on ne lui a jamais rien dit du chemin qui
mène jusqu'à son dieu. Sous lui, ne se trouve
que l'immensité du ciel, comme partout ailleurs. Il n'a
aucune idée de la vitesse à laquelle se déplace
son avion, mais il sait qu'elle est de très loin supérieure
à celle qu'autorise le vieux moteur du Mitsubishi. Il
est incapable de s'en étonner et attribue ce prodige
à la puissance de son dieu. |
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Kyoshu
n'a plus conscience du temps qui s'écoule. Là
où il évolue, le jour et la nuit n'ont plus cours.
Le soleil lui semble extraordinairement proche mais il n'en
ressent aucun surcroît de chaleur.
Tout à coup, une détonation sèche se produit,
violente. Et Kyoshu craint une avarie. Il consulte les instruments
et se souviens aussitôt qu'ils sont hors d'usage. Le régime
du moteur ne cesse d'accélérer, mais rien n'indique
qu'il a été endommagé. Kyoshu prête
l'oreille à |
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tous les sons qui lui parviennent, s'efforce de les déchiffrer
et de deviner ce qui peut être à l'origine de cette
détonation. N'aboutissant à aucune hypothèse
convaincante, Kyoshu décide de ne plus y penser du tout.
L'univers
est ainsi fait qu'on n'en voit jamais l'extrémité
et Kyoshu redoute l'attente même s'il sait que chaque
minute qui passe le rapproche de son but. Son dieu conduit
ses projets à l'échelle de l'éternité
et Kyoshu se reproche sa propre impatience. Ne devrait-il
pas être affranchi des mesquineries humaines à
présent qu'il est mort ? Les aiguilles de sa montre
se sont figées sur le cadran. Une masse de nuages sombres
semble se former au loin. Elle paraît se déplacer
à très grande vitesse, sans doute poussée
par le vent, et ne revêt une forme que pour en changer
aussitôt.
Kyoshu pense d'abord qu'il s'agit là de l'un de ces
orages magnétiques dont lui a parlé son instructeur
de vol.Mais la distance se réduisant entre lui et cette
chose, il doit se rendre à l'évidence : une
escadrille. A première vue, il évalue le nombre
des appareils à environ trois cents. Ils évoluent
en formation serrée et viennent droit à sa rencontre.
Puis Kyoshu relève un certain nombre d'anomalies dans
cette escadrille. La carlingue de ces avions devrait réfléchir
les rayons du soleil. Or, rien de tel ne se produit. Ensuite,
il remarque un mouvement anormal au niveau de la voilure.
Enfin, la silhouette de ces aéronefs lui est parfaitement
inconnue. Son instruction a certes été réduite
au strict nécessaire, mais il s'estime tout à
fait capable d'identifier la plupart des appareils alliés
ou ennemis, et ce d'un seul coup d'oil. Lorsque Kyoshu réalise
finalement qu'il s'agit d'êtres de chair et de sang
et non d'avions, il en éprouve quelque soulagement.
Les volatiles semblent des cigognes, mais d'une physionomie
toute singulière, qui ne laisse guère de doute
quant à leur nature véritable. Des chérubins
! Ce sont des chérubins ! hurle Kyoshu dans l'émetteur
de sa radio, oubliant qu'elle n'est plus opérationnelle.
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Ils
volent à la manière d'un essaim d'abeilles,
ou comme ces étourneaux qui investissent chaque hiver
le ciel d'Okinawa. Cette vision soudaine et inattendue le
comble de joie. Il ne doute pas qu'il touche maintenant au
but : l'antre du créateur. Il y a là plusieurs
centaines d'anges, qui constituent trois groupes distincts.
Ils volent à la rencontre des aviateurs en rapides
battements d'ailes. Kyoshu s'agite dans son cockpit, cherchant
à contenir son impatience. Si l'enthousiasme l'emporte
sur tout autre sentiment, une terrible appréhension
commence à se manifester à lui. A présent
que son dieu lui envoie des émissaires, l'éternité
qui lui est promise lui inspire un certain effroi. Il s'efforce
alors de penser aux innombrables bienfaits que son dieu dispensera
pour ses élus et cette pensée l'apaise quelque
peu. Dissipe les doutes qui commencent de s'insinuer en lui.
Les anges sont tout proches maintenant, et leur nudité
asexuée luit légèrement dans le soleil.
Kyoshu ne peut encore distinguer leur visage, mais son cour
lui dit que s'y trouve un formidable sourire. Le rythme cardiaque
du pilote s'accélère.
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Son
regard avide d'image se pose enfin sur un visage. Un visage
égaré
dans la multitude des chérubins. Mais ce qu'il croit
y lire l'emplit de
craintes et il préfère mettre en doute ses yeux
que ses convictions.
Le trouble n'a toutefois pas le temps de s'installer en lui
: un nuage
fait tout à coup obstacle à sa vue. Privé
de l'usage de ses yeux, Kyoshu se résout à l'attente.
Il lui semble que son esprit entreprend de se dissoudre dans
les nuées qui cinglent le cockpit. Ses pensées
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s'affolent
et il a toutes les peines à conserver un contrôle
sur elles. La radio émet à présent un long
chuintement et il cherche une fréquence pour entrer en
contact avec son escadrille, mais personne ne répond
à ses appels et il coupe la radio.
Brusquement, l'horizon se dégage devant lui et le ciel
est vide. Des anges, il ne reste déjà plus qu'un
souvenir incertain qui prend des allures de songe et il n'est
plus convaincu de ce qu'il a vu. Il les cherche néanmoins
des yeux. A sa droite, il aperçoit à nouveau les
deux zeke rescapés de son escadrille, tout proches maintenant.
Le cockpit de Myuki est éventré sur toute sa longueur
et Kyoshu réalise que le corps du pilote a perdu sa tête.
L'autre zero est lui aussi considérablement endommagé,
mais Kyoshu ne peut distinguer le cadavre d'Akira. Tout juste
devine-t-il une forme sombre à demi penchée sur
le manche. Les anges ne sont pas de ce côté, et
aussi loin qu'il se torde le cou, il n'en voit aucune trace.
Tout à coup, bien qu'éteinte, la radio laisse
entendre un nouveau chuintement puis une voix indistincte dont
Kyoshu ne perçoit qu'un fragment. Un fragment suffisamment
explicite toutefois pour le mettre en alerte :. neuf heures.
Inquiet, il reporte immédiatement son regard sur sa gauche
et lorsqu'il prend conscience de ce qui fond sur lui, son visage
se tend dans une expression d'horreur et les muscles de sa mâchoire
se déchirent sous la peau.
Les deux premières formations ennemies passent au-dessus
de son appareil sans chercher à l'inquiéter. En
revanche, la troisième n'entreprend rien pour éviter
le contact. |
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Une
dizaine de chérubins percute violemment la carlingue
à bâbord. L'un d'entre eux, lancé à
grande vitesse, traverse le cockpit de part en
part, dans une nuée de plumes. Le zero a subi de graves
avaries au cours
de ce premier assaut. Il perd rapidement de l'altitude et le
gouvernail
est irrémédiablement faussé. Kyoshu tente
d'intervenir sur les
commandes, mais elles demeurent inopérantes. L'appareil
dérive
dangereusement et Kyoshu ne parvient pas à rétablir
l'assiette. |
Un
froid intense s'est emparé du poste de pilotage. Une
épaisse croûte de glace recouvre maintenant les
instruments de vol et le corps du pilote se raidit sous l'effet
du gel. Kyoshu n'en ressent pourtant aucune douleur. Passée
la première vague, les anges ont immédiatement
repris leur formation de combat. Mais cette fois, ils s'apprêtent
à opérer de front.
Un
zeke, qu'il n'a pas le temps d'identifier vient de traverser
le champ de vision du pilote. Une traînée de fumée
noire scinde le ciel en deux et l'appareil traverse une couche
de nuages. Kyoshu a perdu le contact visuel avec le second zero.
Puis une nouvelle colonne de fumée, à peine perceptible
dans le lointain, lui apprend qu'il est lui aussi la proie des
flammes. Bien décidé à ne pas se laisser
détourner de sa destination sans offrir une résistance
héroïque, Kyoshu se crispe sur les instruments de
tir, arme les mitrailleuses de capot et commence à manouvrer
la gâchette. Un pointillé chaotique traverse la
distance qui le sépare encore des anges. Le groupe s'égaille
promptement, mais trois corps plongent subitement, s'en allant
rejoindre le fond de l'univers.
Ragaillardi par ce succès inespéré, bien
que modeste, Kyoshu ne cesse de tirer. La victoire lui semble
inaccessible, d'autant que son avion paraît devoir se
disloquer bientôt, mais il croit encore au salut de son
âme et jette ses derniers espoirs dans la bataille. Quelques
cadavres dodus aux ailes fracassées sombrent dans les
abysses célestes, tourbillonnants. En dépit des
pertes considérables qu'ils enregistrent, les anges ne
modifient en rien leur stratégie. Ils ont l'avantage
du nombre et se ruent littéralement sur le zeke. |
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Peu
avant l'impact, à travers le disque incertain de l'hélice,
Kyoshu distingue une fois encore l'un de ces visages. L'une
de ces faces d'ange qu'il a jadis admirées dans les
livres du père Matsuko, mais dépourvue de bonté,
privée d'amour et de tous ces sentiments que leur prêtent
habituellement les hommes d'église.
L'ange que son regard a saisi ne semble par craindre la mort.
Tout comme lui, il accepte de périr pour une cause
qui lui semble juste. Et même si Kyoshu ne parvient
pas à saisir le sens de cette cause, il ne peut que
la respecter et lui opposer sa farouche détermination.
Les
premiers anges de la formation sont taillés en pièces
et puis l'hélice se brise net. La carlingue se déforme
sous les chocs répétés et le cockpit
cède tout à fait.
Lorsque
son appareil entame une vrille mortelle, Kyoshu a une dernière
pensée pour ses parents.
Très loin au-dessus de sa chute, un essaim s'est reformé.
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On
raconte beaucoup de choses sur le compte de nos moines. On
les vénère ou on les abhorre, mais dans les
deux cas on raconte beaucoup de choses à leur sujet.Ils
possédaient un temple, suspendu à la panse d'une
montagne par on ne savait quel prodige. Aujourd'hui, ce temple
n'existe plus : il n'a pas résisté au séisme
qui a ravagé notre région à la fin des
années 1970. On se rendait au temple par un tortueux
sentier, flanqué de précipices abrupts, et personne
ne jugeait utile de s'y rendre, mis à part les moines
eux-mêmes, lorsqu'ils étaient admis dans les
ordres. On raconte pourtant qu'un homme entreprit ce périple
vers le milieu des années 1960. Il devait avoir une
vingtaine d'année et on ne lui connaissait d'autre
nom que la couleur de sa peau : le Noir. Le Noir était
né au cours de l'été 1945, à Nagasaki.
Son cri primal s'était perdu dans la formidable détonation
de l'arme atomique et sa peau avait quitté sa chair
par lambeaux entiers. On dit qu'il fut aussitôt frappé
de folie. Nul ne sait rien de son passé et ceux qui
prétendent tout savoir n'ont pas grand chose à
en dire. Il fut admis au temple et n'en sortit plus jamais.
On dit encore qu'il mourut lors du séisme, mais jamais
les décombres ne rendirent son corps.
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Je
n'éprouve plus aucune sensation. Mes membres sont inertes,
comme transis. Et j'ai le sentiment de flotter à des
altitudes insoupçonnées, affranchi de mon enveloppe
charnelle. J'évolue dans un espace dépourvu
de dimensions et j'aperçois mon corps sans pouvoir
mesurer la distance qui me sépare de lui. L'obscurité
se fait tout à coup entière et je continue de
flotter. La conscience du temps m'est étrangère.
Je ne saurais donc préciser la durée de ma cécité.
Toujours est-il que je finis par apercevoir une maigre lueur,
droit devant moi. Une force irrésistible me dirige
vers cet endroit : il s'agit d'une sorte de très long
tunnel à l'extrémité duquel la lumière
se fait de plus en plus vive. Je progresse à l'intérieur
de ce conduit sans véritable crainte et je commence
de percevoir des appels qui m'incitent à persévérer
dans cette voie. Et au bout du tunnel, les cuisses de ma mère.
FIN
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