"Le Lastuan ne répond plus"

Nouvelle de Stephan Ferry - Illustrations de Benjamin Freudenthal

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English version


bateaux

La tribu portant sa croix

A l'aube, ils se sont mis en marche, laissant derrière eux le village ensommeillé.
Une mince procession d'hommes qui gravit lentement les pentes arides et raboteuses du Yasur.
L'un des hommes a chargé sur ses épaules une pesante croix en bois dont l'extrémité trace un sillon de poussière dans la rocaille, et ses compagnons psalmodient la mélopée des jours de fête.
Février. Une touffeur infernale emplit l'air. Et pas un souffle de vent, n'étaient les quintes sulfureuses du volcan.
Le sommet n'est plus éloigné et les hommes aperçoivent à présent le village qui s'étale sur une partie de la baie. En haut des mâts lointains, les oriflammes ondoient doucement, dans l'atmosphère plus clémente de la vallée ; les haubans cinglent les hampes. Stars and stripes. L'emblème d'un ailleurs providentiel. Mythique.
Le Yasur exhale maintenant un remugle de soufre et d'acide qui est la promesse d'un désastre à venir. La petite procession fait halte à la lisière du cratère et deux hommes presque nus se sont emparés de la croix et l'ont dressée à la verticale de Dieu.

Pas un son ne trouble leur quiétude et les hommes se sont recueillis et ont prié pour la sauvegarde de l'humanité tout entière et pour la subsistance de leur peuple. Et le vent d'est s'est brusquement levé qui balaie les fumeroles et les mêle en un panache de fiel. Le vent d'est est porteur de présages et les hommes recueillent avec reconnaissance la parole des spectres.

Le soir du même jour Jon Frum les reçoit avec bienveillance au sein de sa chapelle et leur offre du thé et à chacun une femme pour la nuit.
Bientôt, d'un bout à l'autre du pacifique, se propage la rumeur d'un malheur iminent.

Tu ne te prosterneras pas devant leurs dieux
ni ne les serviras ;
tu ne feras pas ce qu'ils font,
mais tu détruiras leurs dieux
et tu briseras leurs stèles.

Exode, 23 ; 24

Que l'homme, être ingrat que j'ai créé de toutes pièces, vénère le Soleil,
un vulgaire veau d'or ou une quelconque idole de pacotille, passe encore !
Il est bien assez vil pour se livrer à pareilles vétilles !
Mais qu'il se mette en tête de proférer d'obscènes prières
au nom de je ne sais quel bateau, cela, je ne puis le tolérer plus longtemps !


Première partie

L'IRE DE DIEU

Epave de bateau

Dans un instant de pure bonté, l'Eternel offrit sa semence sacrée aux nuages, et de cette union inattendue naquirent des anges d'une espèce toute singulière. Non pas de ces Chérubins potelés et inoffensifs qui ornent plaisamment les ouvrages de prières, mais de ces Anges guerriers à la mine renfrognée, prêts à dégainer le glaive à tout propos et en toute circonstance, pour la gloire du Très-Haut. Des êtres sans foi ni loi, n'étaient celles de leur Maître.

Le Seigneur engendra de cette manière toute une milice d'exterminateurs qu'il précipita sur la Terre avec ordre d'éradiquer le culte abject par tous les moyens possibles.
Brûlez leurs églises ! Trucidez leurs prêtres sans pitié ! Et surtout, détruisez les aéroports et les ports qu'ils vénèrent !
Ainsi avait parlé le Créateur en sa sainte colère.
Alors un millier d'Anges traversa les lueurs interlopes du crépuscule et, avant la nuit, la flottille fut en vue de la Terre.
A la tête de l'armada était Yaül, un Néphilim de la pire engeance ; grand, mince et laid. Il était passé maître dans l'art de l'espionnage, excellait dans celui du génocide, ne se connaissait nul égal en matière de bestialité. Autant de qualités guerrières qui faisaient de lui un chef redoutable autant qu'incontestable.
Il était cependant doté d'un bien piètre don pour la navigation. Aussi commit-il un certain nombre d'erreurs d'appréciation qui conduisirent les Anges à manquer leur objectif.
L'impact eut lieu quelque part entre San Cristobal et Esperitu Santo. Très loin des côtes.
Le contact avec l'océan Pacifique fut brutal et comme inattendu ; glacé. Yaül, qui savait nager mieux que les Anges du fait de ses origines, refit surface le premier et proféra un torrent d'insanités. Tout autour, le vent hurlait à la frange des vagues et la houle chahutait une dépouille d'horizon au ponant. L'onde était sombre : noire comme du pétrole.

****

Quatre nuits plus tôt, une mer tapageuse avait mené un super tanker à proximité des côtes de Nend-o. Le pétrolier avait chaviré sur les hauts-fonds et sa cargaison s'était écoulée par une brèche béante, ouverte sous la ligne de flottaison. Lentement, une nappe poisseuse s'est éployée à la surface de Pacifique.
maydaymaydaymayday

****

Parmi plus de mille Anges créés pour la divine mission, cent trente deux ne reparurent pas. L'océan les avait engloutis et leurs âmes vaporeuses se dissipèrent dans les nuées.
Yaül dit Assez de sensiblerie vous autres ! Séchez vos larmes, car un âpre combat nous attend qui ne souffre aucune faiblesse !
Et beaucoup d'entre nous mourrons… murmura quelqu'un que Yaül n'eut pas le loisir d'identifier.


Cette nuit là, aucun des Anges ne put reprendre son essor. Les ailes étaient poisseuses et lourdes et le froid paralysait les muscles et les jurons demeuraient inopérants en matière de vol. Alors ils tinrent conseil, dérivant à la surface de l'océan, et décidèrent que la seule chose à faire était de gagner la terre ferme au plus vite et par n'importe quel moyen, dussent-ils nager tout au long du voyage.

L'arrivée des anges


****

Ici, la jungle est luxuriante, insondable et comme hostile. Elle est un enchevêtrement sans fin de troncs, de branches et de lianes ; moite. Des créatures corrompues et venimeuses sont tapies parmi les racines affleurantes et des insectes énormes rampent ou volent à la lisière des frondaisons et les ruisseaux chuintent faiblement sous l'humus putréfié. Au pied d'un arbre gît le corps sans vie d'un porc égaré. Une colonie de nécrophores achève son macabre festin.
Ailleurs : les marécages et leur corollaire de putréfaction. Des tiques et des moustiques à foison qui investissent la chair et contaminent l'esprit.
Ici, la jungle est parcourue d'un large sillon. Simulacre d'aéroport. La nuit, des brasiers brûlent continuellement aux abords de la piste de terre, alimentés par des branchages. Des hommes vont et viennent dans l'obscurité dense sans prendre de repos, en quête de combustible.
Dans les branches massives d'un arbre centenaire, les indigènes ont érigé une sommaire cabane qui, à la faveur de la ténèbre, peut sembler une tour de contrôle. Là, un homme est assis derrière une table et lutte sans relâche pour ne point s'assoupir. Une ampoule nue brûle au plafond qui donne une maigre lueur et attire une nuée d'insectes de toutes espèces. Plus ou moins nocives.
Face à l'homme, un émetteur-récepteur de fabrication américaine crache par moments un invraisemblable borborygme et un écran radar, rafistolé à la diable, palpite faiblement dans la quasi-obscurité d'une armoire éventrée.
Le Commandant n'a presque rien perçu du dessein céleste. Les radars ont bien capté l'écho de quelque chose qui pouvait être un parachutage massif, mais le Commandant n'a pas bronché. A peine a-t-il légèrement décolé son dos du dossier de la chaise. Sa principale activité consiste à repérer l'arrivée de l'Avion Miracle sur les écrans verdâtres. Les parachutages, il n'en a cure.
Toutefois, un doute finit par le tarauder qui ne laissa bientôt plus de répit à son âme. Par acquit de conscience, il décida en fin de compte d'alerter le Commandant qui était en charge du Renseignement.
Celui-ci, mandé tout exprès, montra le plus vif intérêt à l'énoncé de la nouvelle et gesticula un long moment dans la cabane et renversa une tasse de café qui se trouvait sur la table. Ensuite, il dit qu'il fallait immédiatement en informer le Commandant qui avait sous sa responsabilité tous les autres commandants : le chef du village. Le Commandant de la Surveillance épongea le café répandu d'un revers de manche, réfléchit et fit part de quelques réserves et le Commandant du Renseignement lui fit aimablement remarquer qu'il ne lui avait pas demandé son avis.

Le village de la tribu

La nuit venait à peine de tomber sur San Cristobal.
Le Chef du village habitait les abords immédiats de la plantation de taros. A cette heure, il s'était déjà enroulé dans ses couvertures et il n'était pas seul sous les couvertures et un joli minois émergea des draps de lit et dit Qui est-ce ?
Le joli minois était doté d'une poitrine généreuse et sombre et le Commandant du Renseignement demeura sur le seuil sans oser bouger.

Attends-moi dehors ! tonna enfin une voix d'homme et le Commandant tourna les talons et referma la porte derrière lui sans prononcer une parole.
Au dehors, l'atmosphère était chargée d'orage et il ne tarda pas à pleuvoir. Le Commandant attendit dans la pluie car il n'y avait pas un morceau de toit sous lequel il pût s'abriter.
Le ciel n'était pas tout à fait sombre, mais le froid se répandait déjà et le Commandant grelottait et serrait les dents et ses bras autour de son propre corps.
Sous le ciel qui n'était pas tout à fait sombre, le Commandant aperçut une colonie de renards volants qui s'en retournait à son asile et le Commandant fronça les sourcils et en son sein se manifesta le souvenir de festins trop lointains. Alors il se maudit pour n'avoir point pris son arc avec lui.
La forêt, toute proche, frémissait sous l'orage.
Dans la cabane du chef, des piaulements bestiaux se firent soudain entendre et cela dura un peu plus d'une heure et demi. Lorsque le Chef parut, il avait le teint pourpre, l'haleine fétide et il était en nage. Il serrait autour de ses épaules une couverture de laine et il dit Que veux-tu me dire ?
Le Commandant de la Surveillance a repéré un écho bizarre mon Commandant ! Au moins six cents parachutistes mon Commandant ! Pas très loin d'ici… Je crains que nous ne soyions attaqués à l'aube mon Commandant !
Ne reste pas là ! Entre !
Il n'y avait plus trace de la beauté noire. Sur les draps, des taches de sang vastes et sombres. Autant de sang qu'aurait pu en contenir un casque colonial.
Le Chef et le Commandant du Renseignement devisèrent longuement. Ils buvaient continuellement du thé et fumaient d'innombrables cigarettes de contrebande qui incendiaient leurs poumons et dégageaient une fumée grasse et opaque et bleutée. Les bougies se consumaient doucement sur le bois usé de la table et le Chef avait déroulé une carte ancienne qui retraçait les côtes de cette partie de l'île. Selon le Commandant du Renseignement, le détachement de parachutistes s'était abîmé en pleine mer, à bonne distance des terres, dans une zone qui ne figurait pas sur la carte. Le chef se gratta le crâne à un endroit où il n'avait pas encore été gagné par la calvitie et il écarta les pans de sa chemise et gratta sa panse constellée de poils.
Bon sang ! dit-il enfin. Je n'y comprend rien !
Puis il tira un paquet de cigarettes presque vide de la poche de son pantalon et en fit sortir une d'une chiquenaude bien ajustée et la tendit au Commandant.

****


Ils mirent cap au nord ouest car Yaül avait dit que les côtes étaient plus proches de ce côté de l'horizon. La nuit était compacte et confisquait tout au regard mais les Anges se fièrent tout de même au jugement de leur guide. Ce d'autant plus aisément que les courants étaient favorables dans cette direction et facilitaient grandement leur progression.
Ils nagèrent obstinément des heures durant. Le tumulte de la houle rendait toute communication entre eux impossible. Certains s'égarèrent, qui jamais ne reparurent. D'autres laissaient de temps à autres échapper de longues plaintes horrifiées et la moitié de leur corps se mettait à dériver à la surface de l'océan.
Ils n'étaient plus que huit cents à mi-chemin. A peine plus de sept cent cinquante aux abords des îles Salomon.

 

****

Le chef de la tribu ou commandant des commandants

Bon ! lâcha le Chef. Il était sorti de sa méditation au beau milieu de la nuit et le Commandant du Renseignement s'était assoupi sur une chaise encombrée de vêtements féminins.
Convoque immédiatement le Commandant des Armées ! Et puis le Commandant de la Police, et celui des Transports !… Et le Commandant du Culte ! N'oublie pas le Commandant du Culte ! Nous aurons besoin de ses services si ce que je pense est juste !…
Le Chef se refusa à dire ce qu'il pensait et confia seulement qu'il était certain que la population courait un grand péril.
Avant de partir, donne-moi un fusil et prends-en un pour ton usage ! ordonna le Chef et il jeta un trousseau de clés au-dessus de la table et le Commandant le rattrapa au creux de sa paume. Il ouvrit une armoire qui contenait toutes sortes de fouets, martinets et autres ustensiles de flagellation ainsi que des garrots et des menottes.
Pas dans celle-ci ! Imbécile ! tonna le Chef et le Commandant referma précipitamment le battant et ouvrit une armoire de plus grandes dimensions. Il se saisit d'un M16 au canon légèrement tordu qu'il remit au Chef avec la caisse de munitions qui l'accompagnait. Quant à lui, il se munit d'un Garant complètement corrodé mais doté de très nombreuses cartouches.
A présent, va réveiller les Commandants ! Il faut agir vite ; l'aube et presque là !
Il s'en fallait de beaucoup que le jour parût, mais le Chef savait d'expérience la difficulté de mettre en branle ses troupes ensommeillées.

****

Le Commandant des Armées se présenta le premier au domicile du Chef. Il était vêtu d'un uniforme hétéroclite, emprunté à au moins trois nationalités distinctes. Il descendit d'une jeep brimballante et pétaradante et dépourvue de phares et constellée d'insectes et éclairée par des sémaphores rouge et vert.
Le Commandant du Renseignement vient de m'informer de la situation ! J'ai accouru dès que j'ai su et je me… commença le Commandant des Armées.
Je le vois bien ! Idiot ! Cesse donc de pérorer, tu vas effrayer tout le village ! Entre et attendons les autres !
Les autres arrivèrent en ordre dispersé et dirent qu'ils étaient venus dès qu'ils avaient su.
Le Commandant du Culte fut le dernier à se présenter et il était accompagné du Commandant du Renseignement. Plus d'une heure s'était écoulée depuis l'arrivée du Commandant des Armées et le chef voulut savoir la raison de ce retard, mais le Commandant du Culte ne répondit rien et le Commandant du Renseignement baissa les yeux après que le Chef se fut tourné vers lui.
L'haleine du Commandant du Culte était fétide et son regard trouble et ses mains tremblaient dans l'obscurité.
Il était presque quatre heures du matin.

A l'intérieur, les Commandants étaient déjà tous attablés autour de la carte et une fumée dense masquait le plafond. Les bougies avaient été remplacées et de la cire s'était abondamment répandue sur le bois.

****

armement

La réunion des Commandants prit fin un peu après cinq heures du matin. Lorsqu'ils sortirent de la cabane du Chef, ils avaient les traits tirés et le front plissé des hommes qui viennent de prendre de graves décisions. Ils dirigèrent leurs pas vers la chapelle toute proche et ils pénétrèrent un à un dans la petite chambre voûtée.
Il y faisait sombre et le chef gratta une allumette et se mit en quête d'un interrupteur et n'en trouva aucun qui fût en état de remplir son office et déposa finalement la maigre flamme sur la mèche d'un cierge et le Commandant du Culte dit Amen !
Le cierge se trouvait sous un ex-voto en bois qui représentait un cargo battant pavillon mexicain et le Chef dit Amen ! et à sa suite tout le monde dit Amen ! Le Commandant du Culte alluma un cierge à la flamme du cierge du Chef et alla le placer aux pieds du Christ en croix et il dit Amen ! et à sa suite tout le monde dit Amen !
Le Commandant des Armées en fit autant et choisit un ex-voto pour son cierge qui était un avion-cargo à quatre moteurs et il dit Amen ! et le Chef dit Assez !

Il se tourna vers le Commandant du Culte et lui dit Bien ! Où sont-elles ces fameuses grenades ?
L'instant d'après, le Commandant des Armées et le Commandant du Renseignement tiraient à leur suite une lourde caisse hors la chapelle, qu'ils chargèrent ensuite sur la plateforme de la jeep.

****

Ils venaient d'entrer dans un courant d'eau plus froide. A cet endroit du monde, la température de l'océan n'excédait pas dix degrés.
Yaül claquait des dents, lui qui en était doté, et sa brasse était mal assurée. Il était à bout de force et ne prenait plus la peine de se retourner pour savoir si les Anges le suivaient.
Soudain, à l'autre bout de la Terre, une lueur ténue apparut et la crête sombre des vagues se dessina sur l'horizon. Droit devant lui, Yaül aperçut enfin une côte.
La nouvelle se répandit parmi les Anges et un long gémissement qui était de l'enthousiasme s'éleva de leurs gorges.
A l'aube, ils seraient sauvés !

****

Ils venaient d'entrer dans un courant d'eau plus froide. A cet endroit du monde, la température de l'océan n'excédait pas dix degrés.
Yaül claquait des dents, lui qui en était doté, et sa brasse était mal assurée. Il était à bout de force et ne prenait plus la peine de se retourner pour savoir si les Anges le suivaient.
Soudain, à l'autre bout de la Terre, une lueur ténue apparut et la crête sombre des vagues se dessina sur l'horizon. Droit devant lui, Yaül aperçut enfin une côte.
La nouvelle se répandit parmi les Anges et un long gémissement qui était de l'enthousiasme s'éleva de leurs gorges.
A l'aube, ils seraient sauvés !

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Chacun reçut des ordres selon ses attributions.
En coordination avec le Commandant des Liaisons, le Commandant du Renseignement devait entrer en contact avec les autres villages et informer ses homologues de la situation.
Ainsi fut fait.
Quant au Commandant des Transports, il eut pour mission de réquisitionner tous les véhicules du village, publics ou privés, et de les mettre à la disposition du Commandant des Armées. Une heure plus tard, les troupes recevaient deux autobus en fin de vie et quatorze automobiles. Le Chef du village conserva la sienne pour son usage personnel.

A six heures du matin, le Commandant des Armées déploya ses hommes sur la plage et leur affecta des postes stratégiques. Ils furent presque tous dotés de kalachnikov et de grenades antédiluviennes qui n'explosaient que selon leur bon vouloir. Il remit le vieux M60 à deux hommes de confiance qui le mirent en batterie dans la carcasse calcinée d'un Mustang hérité de la seconde guerre mondiale.
A six heures trente, le Commandant des Armées reçut des renforts de deux villages voisins et leurs Commandants respectifs se placèrent sous son autorité avec une mauvaise grâce affectée.
L'urgence de la situation avait fait taire pour un temps les anciennes rivalités.
Le Commandant des Armées établit son campement sur la plus haute des dunes et à six heures quarante, la femme du Commandant apporta une pleine casserole de café bouilli.
A sept heures précises, la chapelle donna à entendre son tocsin. Puis un silence pesant se fit et rien ne devait plus le troubler que les premières salves d'artillerie.

L'attaque des anges 1

Un véritable spectacle de désolation s'offrit au regard des Anges en même temps que l'aube. Leurs membres pétrifiés les tenaient à peine au-dessus de la surface de l'océan, mais ils demeurèrent un long moment immobiles, à contempler, n'osant pousser plus avant leur brasse.


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Les hauts-fonds de cette île avaient accumulé une quantité invraisemblable d'épaves. Il y en avait de toutes espèces et de toutes provenances, y compris les plus improbables. Quelques avions aux ailes fracassées, mais surtout des navires chavirés qui tendaient poupe ou proue vers le ciel, comme pour une obscène supplique. D'autres étaient couchés sur le flan, d'autres encore brisés en deux, et tous surnageaient tant bien que mal dans le ressac et la rouille qui s'échappait d'eux donnait à l'océan une teinte de sang. Les noires sentinelles de l'Entropie.
C'est la Géhenne ! hurla quelqu'un parmi les Anges et un autres lança Il a raison ! Ce sont les bas-fonds chtoniens ! et la panique gagna l'ensemble de la communauté et enfla jusqu'à prendre des proportions préoccupantes.
Ce ne sont que des bateaux échoués ! rugit enfin Yaül. Les gens d'ici les vénèrent ; c'est pour cela qu'ils ne sont jamais retirés ! Auriez-vous oublié les termes de notre mission ?! Ils les vénèrent au nom de notre Christ bien aimé ! Il est de notre devoir de couper court à ces pratiques barbares ! Au péril de notre âme s'il le faut !
L'éloquence de Yaül ne ragaillardit que les plus audacieux. Néanmoins, ils étaient encore suffisamment nombreux pour entraîner les autres à leur suite.
Ainsi, la délégation céleste pénétra dans la baie. Il y avait là cinq cent trente deux Anges au corps couvert de pétrole qui erraient dans les eaux rougeâtres de San Cristobal.
Des gueules béantes d'acier et des gémissements de tôle qui provenaient du fond de l'océan. Le squelette d'un pilote dans l'épave d'un DC30.Une couronne de fleurs à la proue d'un navire nommé Santa Cruz.

****

Ils pénétrèrent dans l'enceinte sacrée à sept heures dix. Le Chef du village les avait aperçus dans les jumelles et il rendit les jumelles au Commandant des Armées et il dit Tenez-vous prêts ! Ne faites feu qu'à mon signal !
Le jour n'était pas encore entier et les Anges n'étaient que des silhouettes de pétrole sur la plage.
Qui sont-ils ? demanda le Commandant des Armées et le Chef dit La CIA ! Ils envoient leurs plongeurs pour s'emparer des biens que nous prodigue l'Avion-Miracle !
Le Commandant des Armées frémit à cette pensée et regarda à son tour dans les jumelles et ces créatures semblaient en effet un commando de sous-mariniers.

Angel death

Un mouchoir blanc flotta un court instant dans le vent et le M60 entra immédiatement en action. La première ligne du bataillon des Anges fut presque entièrement décimée. Les autres se jetèrent à terre et retinrent leur souffle. Yaül avait été touché à l'épaule et il gémissait sur le sable et d'autres Anges gémissaient avec lui, mais la plupart de ceux qui avaient été touchés étaient bel et bien morts.

Où ils se trouvaient, le terrain ne présentait aucun accident. L'ennemi avait décidément l'avantage, bien qu'inférieur en nombre. Aussi Yaül ordonna-t-il la retraite. Sous un feu nourri, les Anges se replièrent aussi vite qu'ils purent, abandonnant derrière eux les blessés.

Les yeux rivés à ses jumelles, le Commandant des Armées assistait à une débandade inattendue autant qu'inespérée. Il parvenait à peine à y croire et un léger sourire commençait de se façonner à la commissure de ses lèvres.
Soudain, le visage du Chef émergea de la crête d'une dune et il dit Qu'attendez-vous pour donner l'assaut ?! Allez-y mon vieux ! Ne les laissez pas filer à si bon compte ! et le Commandant des Armées ordonna l'assaut.
Une poignée d'hommes déferla sur la plage et les kalachnikov ne cessaient de sursauter entre leurs mains et crachaient des larmes de bronze et les Anges pleurèrent encore de nombreux frères.

La brigade des Anges s'égailla sur la plage dans le plus grand désordre et une coulée de sang s'échappa soudain du front de Yaül et il perdit la raison mais non la vie.
L'eau glaciale à nouveau, et les vagues qui repoussaient toujours plus loin le rivage. Le vent avait forci et des nuages sombres s'étaient massés dans un coin du ciel et tout à coup ils déferlèrent sur San Cristobal. La pluie martelait à présent la surface de l'océan et les Anges s'efforçaient de gagner le large parmi les carcasses de navires. Le Commandant des Armées avait de l'eau jusqu'à mi-cuisse et il exhortait ses hommes à poursuivre les fuyards et ses hommes se contentaient de tirer depuis la plage, sans grande conviction et lorsque, plus tard, on leur fit reproche de leur désobéissance, ils dirent que la parole de la kalachnikov ainsi que le ressac avaient couvert l'ordre du Commandant et le Commandant s'empourpra mais ne dit rien et les choses en restèrent là.
Lorsque, enfin, la dernière kalachnikov se tut, faute de munitions, le Commandant des Armées avait la voix brisée et cette voix là semblait le souffle d'un aérosol. Il finit néanmoins par se faire entendre, lançant avec véhémence ses bras en tous sens, et on mit une vingtaine de pirogue à l'eau et dans chaque pirogue une demi-douzaine d'hommes et entre les mains de chacun d'eux une arme plus ou moins vétuste et une poignée de cigarettes de contrebande et des provisions de bouche pour une semaine.
A présent, de violentes bourrasques poussaient la houle et les Anges durent renoncer à gagner la haute mer. Ils étaient ballottés parmi les épaves et un fragment de tôle rouillée coupa l'un d'entre eux en deux parties égales. Dans un chaos d'écume et d'acier, les Anges s'appelaient mutuellement et tentaient d'organiser leur salut.
On aperçut Yaül qui avait sur la face un étrange sourire et il disparut dans l'écume et jamais plus ne reparut.
Une pluie terne et froide suintait de la voûte céleste et les coques des navires étaient les crocs d'un océan malade.

Les anges dans le bateau

Au loin, les pirogues des mécréants dansaient sur la crête des vagues et la dextérité des rameurs laissait craindre une issue fatale.
Par ici ! lança tout à coup un Ange qui portait le nom de Sephakim et son appel fut relayé par d'autres et les Anges convergèrent vers la proue verticale d'un bateau à moitié englouti. La coque corrodée présentait une brèche étroite, mais qui livrait tout de même un passage relativement aisé vers l'intérieur du navire.

Yaül maintenait son poing serré contre sa blessure pour contenir l'hémorragie et une série de détonations violentes se produisit et des lambeaux de chair et de plumes parvinrent jusqu'à lui. Sur l'horizon, et en direction de la côte, il n'y avait plus trace des pirogues et Sephakim s'engouffra par la brèche, suivi de trente des siens. Il se passa plus d'une heure avant que les rescapés du contingent céleste fussent réuni en ce refuge de fortune. Quatre cent cinquante êtres grelottants et hagards se serraient les uns contre les autres. L'obscurité était presque absolue. L'intérieur du navire semblait une cathédrale de métal. Des poutrelles d'acier s'enchevêtraient plus loin que les yeux ne pouvaient voir et l'océan donnait d'incessants coups de boutoir contre la tôle, comme pour enfin mettre un terme à l'interminable agonie du vaisseau. Parfois, une rafale de vent glacé parvenait à s'insinuer par la brèche mais, la plupart du temps, les intempéries n'avaient pas cours en ce lieu.
Sephakim donna des ordres très stricts et dès cet instant, il se trouva investi des fonctions laissées vacantes par Yaül le Néphilim.
Unissant leurs efforts, les Anges collectèrent quelques poutrelles d'acier qu'ils utilisèrent pour rendre l'accès à leur cache aussi impraticable que possible. Puis ils colmatèrent les derniers interstices du mieux qu'ils purent, à l'aide de plaques de tôle depuis longtemps dérivetées. Plus un seul rayon de lumière ne parvenait à l'intérieur et les Anges décidèrent qu'ils étaient à présent à l'abri du péril.
Une partie de la matinée se passa sans que rien de fâcheux ne se produisît. Rien qu'un froid intense et que le sel qui s'insinuait dans les plaies et mordait la chair.
Un coup sonna au clocher d'une église dans le lointain. L'une de ces églises maudites où l'on célébrait le culte perverti.


Les Anges firent malgré tout silence et se recueillirent dans un coin de l'épave et envoyèrent leurs tristes pensées vers Dieu, dans l'espoir qu'il entendrait leur appel dans le tumulte du monde.
Le silence soudain des Anges révéla aussitôt la présence de l'ennemi. On souquait, tout près de l'épave, et on manœuvrait la pagaie dans la plus grande discrétion. Livrés à la communion, les Anges n'entendirent rien tout d'abord. Puis l'un d'entre eux, qui était en faction à la brèche, donna l'alerte et une vive agitation s'ensuivit que Sephakim eut grand peine à réprimer.
Faites silence ! rugit-il enfin d'une voix qu'il avait grave et autoritaire, et le calme regagna peu à peu les rangs.
Sephakim prêta l'oreille et avec lui toute la compagnie des Anges qui tentait de percevoir le moindre signe audible de la présence de l'assaillant et d'appréhender ainsi les manœuvres qu'il était en train d'entreprendre.
On souquait au dehors. Aucun doute ne subsistait sur ce point. Plusieurs pirogues. L'oreille entraînée de la sentinelle en dénombra au moins soixante. Aucune parole n'était échangée et les embarcations semblaient naviguer dans le plus grand désordre. L'assaillant paraissait désemparé et Sephakim se rendit en personne à la brèche, se hissa sur les poutrelles et colla un œil entre deux plaques de tôle mal ajustées. Peu de temps s'écoula avant qu'une pirogue passât dans son champ de vision. Elle avait à son bord trois hommes armés et un couple de rameurs. Le plus âgé des hommes de guerre portait la casquette noire des Raiders et il scrutait de toutes parts et ses yeux se posèrent sur ceux de Sephakim, mais ils pivotèrent dans leurs orbites et le souffle de Sephakim reprit.
Ils finiront bien par nous trouver ces salauds ! pensa Sephakim, mais il ne dit rien de ce qu'il avait vu, et encore moins de ce qu'il avait pensé.

Une terrible déflagration eut lieu au niveau de la barricade et l'Ange qui s'y trouvait en faction fut tué et nul autre que lui. L'explosion provenait d'une roquette antichar, tirée d'une courte distance. Sephakim s'apprêtait à se rendre sur place pour constater les dégâts lorsqu'une seconde roquette ébranla la barricade et il ordonna qu'on évacuât la zone.
Une dizaine de minutes plus tard, une grenade fut lancée sur la brèche qui était le signe que l'ennemi ne disposait plus de roquettes et Sephakim en conçut un certain soulagement.
Les grenades se succédaient à un rythme régulier et soutenu. Leur effet demeurait assez limité, mais la succession rapide des impacts laissait craindre qu'ils finiraient bientôt par jeter bas la barricade.
Entre deux explosions, Sephakim et les siens œuvraient à la reconstruction têtue de leur ouvrage. Trois furent tués par des éclats d'acier et un autre disparut dans l'effondrement d'une poutrelle et Sephakim lui-même manqua y laisser la vie.

La nuit fut là sans que la barricade eût cédé et les grenades n'explosèrent plus et les pirogues avaient déserté la surface de l'océan. Sephakim comprit alors que la nuit leur offrirait un répit et il invita ses condisciples à se joindre à lui dans la prière.

Le Commandant des Armées écumait de rage et ses hommes étaient épuisés. Le Commandant s'enferma dans sa case et dit ne vouloir recevoir personne, mais convoqua un jeune homme du village et lui confia pour mission la surveillance de la plage. Ils sont épuisés eux aussi… Peut-être davantage que nous autres… Ils ne tenteront pas de gagner le large. En revanche, s'ils approchent de la côte, je veux être averti sur le champ ! dit le Commandant des Armées et il remit au jeune homme un sifflet de contremaître. Quelle que soit l'heure ! ajouta-t-il.
En dépit de sa déception, qui était grande, le Commandant des Armées était conscient du fait que ses troupes avaient remporté une éclatante victoire sur le commando de la CIA. Aussi fit-il servir à ses hommes une double ration de gnôle et ses hommes firent Hourra ! et burent.
Le Commandant était cependant soucieux. Une journée entière était passée sans qu'il parvienne à déloger l'ennemi du lieu sacré et il s'en faisait reproche. Et puis l'image des corps continuait de hanter son esprit sans qu'il pût s'en défaire. Des corps par dizaines semblables à des cormorans d'une espèce inconnue et démesurée et dotés de visages d'enfants. Tous émasculés.
Le Commandant des Armées avait fait creuser une grande fosse sur la plage et les corps avaient disparu sous le sable et ses hommes avaient formulé de nombreuses questions qu'il avait refusé d'entendre.
Peu avant minuit, le Chef du village se présenta à sa porte et il le fit entrer et lui offrit du café noir. Ils eurent tous deux une discussion tendue et lorsque cet entretien prit fin, ils se rendirent à la chapelle pour prier.
La chapelle était fermée à clé et le Commandant du Culte gisait, ivre, sous un palmier et la clé n'était pas sur lui.
Ils forcèrent la serrure.

Les Anges prièrent longuement dans l'obscurité. Un murmure fervent qui refusait de s'éteindre et qui semblait devoir durer toute la nuit. Sephakim y mit cependant un terme car il avait décidé qu'il était grand temps de tenir conseil. Les Anges se réunirent autour de lui. La température avait brusquement chuté et ils se blottirent les uns contre les autres.
De ce conseil extraordinaire, il ne ressortit qu'un constat : la situation était désespérée et seul un miracle pouvait désormais leur permettre d'envisager un salut pour leurs pauvres âmes.

Les Anges investissent le bateau

Sur la plage brûlait un feu qu'ils pouvaient apercevoir et qui était signe que toute nouvelle tentative de débarquement se solderait par une débâcle identique.
Mes amis ! Je considère que notre mission est à présent terminée ! conclut abruptement Sephakim et de nombreuses protestations s'élevèrent et un Ange qu'on ne put identifier émit une verte protestation, arguant du fait qu'une mission qui n'avait pas atteint son objectif ne savait être achevée.
Pensez-vous sérieusement que la mort du dernier d'entre nous servira d'une quelconque manière les intérêt de notre Seigneur ? interrogea Sephakim. Il n'obtint pas de réponse. Plus de neuf cents de nos frères sont morts en pure perte ! Ne pensez-vous pas que cela suffise ?
A nous d'agir en sorte qu'ils ne soient pas morts en pure perte ! proposa quelqu'un qui ne s'était pas encore exprimé jusque là.
Si ce que vous suggérez était envisageable, sachez que je serais le premier à me rallier à votre cause ! rétorqua Sephakim. Mais nous avons ici affaire à forte partie, et je crains très sincèrement que les forces ne nous manquent… Nous ne sommes plus assez nombreux pour espérer prendre le meilleur sur les mécréants ! Il nous faut du soutien ; alors nous pourrons reprendre la lutte ! Pour l'heure, nous devons fuir et mettre notre honneur et notre orgueil de côté ! Ces hommes nous ont certes vaincus, mais ils nous ont livré de précieux enseignements sur eux-mêmes ! Si demain nous mourons dans la bataille, les nôtres ne pourrons bénéficier des informations dont nous disposons et d'autres carnages surviendront avant que les mécréants soient enfin défaits et ramenés dans la véritable foi ! Non mes amis ! Croyez m'en ! Nous devons fuir ! Quoi qu'il nous en coûte !
L'allocution de Sephakim fut suivie d'un profond silence et Sephakim crut un instant qu'il avait parlé dans le néant, mais une voix s'éleva enfin de la ténèbre.
Prions ! Prions Dieu de nous guider en ces tragiques circonstances ! A l'aube, nous saurons !
Un murmure naquit presque immédiatement que Sephakim n'osa rompre et il joignit finalement son souffle au murmure et répéta sans cesse la même prière à l'adresse du Seigneur. Qu'il lui donne la force de convaincre les siens.
Mon Dieu ! Vois comme les fils de l'homme massacrent tes enfants !

Aux confins du Ciel et de la Terre, Dieu écoutait la prière de Sephakim avec la plus grande attention. Puis, entre ses dents serrées, il proféra : Les fils de l'homme sont aussi mes enfants…
Et il sombra dans un profond chagrin.

****

Au matin survint un prodige des plus mystérieux qui ne pouvait être imputable qu'au Très-Haut et Très-Miséricordieux. Le Soleil n'avait pas encore paru sur la crête des vagues et la base du Ciel était rougeoyante.
Sephakim remarqua le premier que quelque chose s'était produit au cours de la nuit. Le navire tanguait. Il ne subissait plus passivement les assauts de l'océan. Autrement dit : il avait été renfloué. Il n'y avait plus la moindre trace de brèche dans la coque et l'eau qui envahissait les soutes ne persistait plus à présent que sous la forme de flaques rougeâtres et nauséabondes. Sephakim se mit immédiatement en quête d'une barre de fer et, dès qu'il l'eut trouvée, se mit à cogner de toutes ses forces contre la coque.
Réveillez-vous mes frères, car Dieu nous a montré la voie ! La compagnie des Anges s'éveilla dans un demi Soleil et il était grand temps qu'elle le fît. De la côte provenait le chant têtu du tocsin et la melopée triste des tambours de guerre.
Le prodige du bateau renfloué ravit les Anges et Sephakim dit que l'heure n'était pas au ravissement et il dit encore Tous sur le pont ! avant de s'engager dans un escalier raide qui menait aux étages supérieurs du navire et les Anges se pressèrent à sa suite.
Le pont présentait des trous béants, mais demeurait pratiquable malgré la rouille, à condition de prendre garde. Le soleil de mars surmontait un horizon brumeux et réchauffait les corps mazoutés et transis et les Anges rendirent grâce au Très-Haut pour ce nouveau bienfait.
Des pirogues avançaient sur l'onde du côté de l'ouest et sur la plage un homme martelait un tambour de toute son énergie et les rameurs souquaient hardiment.
Les Anges virent cela et se sentirent désarmés et se dirent que le prodige n'avait pas grand intérêt si le navire restait planté là, au beau milieu de la baie, à portée de tir de l'ennemi.
Les rameurs étaient adroits en leur fonction et les embarcations fendaient sans peine la légère houle. Sur chaque pirogue se trouvaient deux hommes en armes, munis de kalachnikov pour certains, de simples sagaies pour d'autres, qui étaient les plus nombreux, et autant de rameurs. Une centaine de pirogues en tout ; près de cinq cents hommes de guerre. Le village avait reçu de nouveaux renforts au petit matin.
Urquiell, Isaïm, Karmisaül ! Rendez-vous immédiatement à la salle des machines et voyez si vous pouvez mettre le moteur en marche ! ordonna Sephakim. Alphaïr, Upsigheddon ! Suivez-moi !
Les trois Anges d'abord désignés dévalèrent les escaliers jusqu'à la cale et explorèrent méthodiquement toutes les salles qu'ils rencontrèrent et la plus parfaite désolation régnait dans chacune d'elles. Le mobilier rendu à l'état de ruines noirâtres, des coquillages qui dévoraient les parois et des poissons multicolores et morts sur le sol.
Isaïm laissa brusquement les deux autres à leur quête et se rendit directement au fond de la coursive. Là se trouvait une porte de fer rivetée et épaisse et la corrosion n'avait que très modestement rempli son ouvrage. Isaïm voulut la manœuvrer, mais il en fut totalement incapable et il appela à l'aide.
La force conjuguée des trois Anges eut raison de la porte qui pivota lourdement sur ses gonds. Une voix nasillarde surgit brutalement d'un haut-parleur invraisemblable et mystérieusement épargné par le temps et cette voix était celle de Sephakim, parasitée par les tirs de kalachnikov.
Ils pénétrèrent alors en une enceinte monumentale et la moiteur des machines en chauffe les saisit aussitôt. Une nef d'acier ponctuée de culasses huileuses et une nuée bleutée et suffocante qui emplissait l'air.
Une vrombissement sourd courait dans les conduites.
Le métal était miraculeusement épargné en ces lieux ; les pistons opérationnels et bien huilés : prêts à remplir leur office.

Les trois Anges dirent Alleluiah ! de concert et avancèrent précautionnement sur une fragile passerelle métallique et se dirigèrent vers ce qui semblait être le groupe propulseur. Ils crachèrent dans leurs mains et commencèrent de manœuvrer des manettes et des boutons au hasard de leur inspiration, ne doutant pas que la Providence leur viendrait en aide, dans ce domaine y compris. Urquiell s'absenta un instant pour vérifier le niveau de carburant, et lorsqu'il revint, il annonça qu'il s'en trouvait en suffisance. Assez pour entreprendre un voyage tout autour de la planète.

Prions que cela ne soit pas nécessaire ! se hâta de dire Isaïm, qui était le moins patient des trois. Et il pria en effet tandis que les autres s'efforçaient de mettre le groupe en marche.
Une explosion se produisit dans les hauteurs du bâtiment qui ébranla la coque. Une longue vibration qui se propagea dans le métal et qui se dissipa dans un son aigu. Le haut-parleur grésilla et une voix qui n'était pas celle de Sephakim gémit une série de mots et le feu nourri des kalachnikov privait ces mots de sens.
Urquiell et Karmisaül redoublèrent d'efforts sur les manettes et Isaïm ne contrôlait plus son impatience. Il disparut un moment dans les coursives et lorsqu'il reparut, il était hors de ses sens et il se précipita droit devant lui et décocha un terrible coup de pied contre une conduite d'eau qui se trouvait là. L'aiguille d'un cadran réagit brutalement à cet assaut et indiqua une hausse de pression et le groupe propulseur de l'hélice s'ébranla plaintivement pour finalement se mettre en marche.
La lente rotation de l'hélice commença de mouvoir le navire.
Dieu soit loué ! dit Karmisaül et Urquiell fit un sourire de soulagement et Isaïm se précipita hors la salle des machines pour se rendre sur le pont.
Là-haut, on se battait le plus souvent au corps à corps. Cependant, la situation n'était pas aussi désastreuse que l'avaient laissé présager les détonations ressenties dans la salle des machines. Les assaillants n'avaient pu investir le navire qu'en nombre très réduit et, grâce à leur sagacité, les Anges semblaient en bonne voie de les repousser. Isaïm se mit en quête de Sephakim, qu'il trouva bien vivant au poste de pilotage et le corps d'Alphaïr gisait dans la cabine, privé de sa tête et d'un bras qu'une grenade avait emportés Dieu seul savait où. La timonerie avait subi de sérieuses avaries, mais les instruments de bord ne semblaient pas endommagés. Nous avons réussi ! Les machines sont en marche ! dit enfin Isaïm et Sephakim le dévisagea longuement, hagard et encore sous le choc de la déflagration. Il manœuvrait machinalement le transmetteur d'ordres.
Sephakim ne paraissait pas blessé et Isaïm répéta que les machines étaient en marche et l'expression sur le visage de Sephakim ne varia pas. Isaïm se saisit alors de ses épaules et secoua son corps du plus violemment qu'il put et Sephakim finit par recouvrer l'usage de ses sens.

Le navire avait lentement pivoté autour de sa proue et les pirogues qui se trouvaient à son bâbord durent promptement lui donner de l'eau. Celles qui ne le purent furent envoyées par le fond et leurs équipages avec elles.
Des combats sporadiques avaient encore lieu à bord et les insulaires comprirent que la poursuite des affrontements était désormais inutile et se jetèrent spontanément à l'eau. Les Anges qui se trouvaient sur le tribord les virent s'éloigner à la nage. Puis les fuyards se hissèrent dans les pirogues qui comptaient le moins d'occupants et qui s'étaient portées à leur secours.
L'hélice du navire tournait maintenant à plein régime et la conduite du bâtiment s'avérait difficile. Sephakim repéra des récifs qui affleuraient à peine à la surface de la baie et qui barraient en partie la passe qui s'ouvrait sur l'océan. Deux Anges se portèrent à la proue, de part et d'autre de l'étrave, et se mirent à faire d'amples gestes pour aider Sephakim dans ses manœuvres. A la poupe, un petit groupe d'Anges s'était muni des armes abandonnées par les assaillants et faisait feu sur les pirogues. Peu rompus à cet usage, les Anges n'atteignirent que rarement la cible qu'ils avaient mise en leurs mires, mais leur action eut pour effet de ralentir sensiblement la progression de l'ennemi ; cela les comblait d'aise.

La passe à peine franchie, on poussa le corps d'Alphaïr par dessus bord, ainsi que d'autres corps sans vie qui étaient au nombre de huit. Puis un Séraphin qui se nommait Heliokhan rassembla quatre kalachnikov et quelques poignées de munitions. Il empaqueta le tout dans le vêtement d'un insulaire mort au combat et se jeta à l'eau avec ce paquet et gagna la terre ferme à l'endroit où la passe était la plus étroite. Là, il se posta derrière un rocher et il engagea les munitions dont il disposait dans les magasins des kalachnikov et recommanda son âme à Dieu et regarda le navire s'éloigner.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

Suite (prochainement)


 
 

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