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|
A
l'aube, ils se sont mis en marche, laissant derrière
eux le village ensommeillé.
Une mince procession d'hommes qui gravit lentement les pentes
arides et raboteuses du Yasur.
L'un des hommes a chargé sur ses épaules une
pesante croix en bois dont l'extrémité trace
un sillon de poussière dans la rocaille, et ses compagnons
psalmodient la mélopée des jours de fête.
Février. Une touffeur infernale emplit l'air. Et pas
un souffle de vent, n'étaient les quintes sulfureuses
du volcan.
Le sommet n'est plus éloigné et les hommes aperçoivent
à présent le village qui s'étale sur
une partie de la baie. En haut des mâts lointains, les
oriflammes ondoient doucement, dans l'atmosphère plus
clémente de la vallée ; les haubans cinglent
les hampes. Stars and stripes. L'emblème d'un ailleurs
providentiel. Mythique.
Le Yasur exhale maintenant un remugle de soufre et d'acide
qui est la promesse d'un désastre à venir. La
petite procession fait halte à la lisière du
cratère et deux hommes presque nus se sont emparés
de la croix et l'ont dressée à la verticale
de Dieu.
|
|
Pas
un son ne trouble leur quiétude et les hommes se sont
recueillis et ont prié pour la sauvegarde de l'humanité
tout entière et pour la subsistance de leur peuple.
Et le vent d'est s'est brusquement levé qui balaie
les fumeroles et les mêle en un panache de fiel. Le
vent d'est est porteur de présages et les hommes recueillent
avec reconnaissance la parole des spectres.
Le
soir du même jour Jon Frum les reçoit avec bienveillance
au sein de sa chapelle et leur offre du thé et à
chacun une femme pour la nuit.
Bientôt, d'un bout à l'autre du pacifique, se
propage la rumeur d'un malheur iminent.
Tu
ne te prosterneras pas devant leurs dieux
ni ne les serviras ;
tu ne feras pas ce qu'ils font,
mais tu détruiras leurs dieux
et tu briseras leurs stèles.
Exode,
23 ; 24
Que
l'homme, être ingrat que j'ai créé de
toutes pièces, vénère le Soleil,
un vulgaire veau d'or ou une quelconque idole de pacotille,
passe encore !
Il est bien assez vil pour se livrer à pareilles vétilles
!
Mais qu'il se mette en tête de proférer d'obscènes
prières
au nom de je ne sais quel bateau, cela, je ne puis le tolérer
plus longtemps !
|
|
Première partie
L'IRE DE DIEU
 |
Dans
un instant de pure bonté, l'Eternel offrit sa semence
sacrée aux nuages, et de cette union inattendue
naquirent des anges d'une espèce toute singulière.
Non pas de ces Chérubins potelés et inoffensifs
qui ornent plaisamment les ouvrages de prières,
mais de ces Anges guerriers à la mine renfrognée,
prêts à dégainer le glaive à
tout propos et en toute circonstance, pour la gloire du
Très-Haut. Des êtres sans foi ni loi, n'étaient
celles de leur Maître. |
Le
Seigneur engendra de cette manière toute une milice
d'exterminateurs qu'il précipita sur la Terre avec
ordre d'éradiquer le culte abject par tous les moyens
possibles.
Brûlez leurs églises ! Trucidez leurs prêtres
sans pitié ! Et surtout, détruisez les aéroports
et les ports qu'ils vénèrent !
Ainsi avait parlé le Créateur en sa sainte colère.
Alors un millier d'Anges traversa les lueurs interlopes du
crépuscule et, avant la nuit, la flottille fut en vue
de la Terre.
A la tête de l'armada était Yaül, un Néphilim
de la pire engeance ; grand, mince et laid. Il était
passé maître dans l'art de l'espionnage, excellait
dans celui du génocide, ne se connaissait nul égal
en matière de bestialité. Autant de qualités
guerrières qui faisaient de lui un chef redoutable
autant qu'incontestable.
Il était cependant doté d'un bien piètre
don pour la navigation. Aussi commit-il un certain nombre
d'erreurs d'appréciation qui conduisirent les Anges
à manquer leur objectif.
L'impact eut lieu quelque part entre San Cristobal et Esperitu
Santo. Très loin des côtes.
Le contact avec l'océan Pacifique fut brutal et comme
inattendu ; glacé. Yaül, qui savait nager mieux
que les Anges du fait de ses origines, refit surface le premier
et proféra un torrent d'insanités. Tout autour,
le vent hurlait à la frange des vagues et la houle
chahutait une dépouille d'horizon au ponant. L'onde
était sombre : noire comme du pétrole.
****
Quatre
nuits plus tôt, une mer tapageuse avait mené
un super tanker à proximité des côtes
de Nend-o. Le pétrolier avait chaviré sur les
hauts-fonds et sa cargaison s'était écoulée
par une brèche béante, ouverte sous la ligne
de flottaison. Lentement, une nappe poisseuse s'est éployée
à la surface de Pacifique.
maydaymaydaymayday
****
|
Parmi
plus de mille Anges créés pour la divine
mission, cent trente deux ne reparurent pas. L'océan
les avait engloutis et leurs âmes vaporeuses se
dissipèrent dans les nuées.
Yaül dit Assez de sensiblerie vous autres ! Séchez
vos larmes, car un âpre combat nous attend qui
ne souffre aucune faiblesse !
Et beaucoup d'entre nous mourrons
murmura quelqu'un
que Yaül n'eut pas le loisir d'identifier.
Cette nuit là, aucun des
Anges ne put reprendre son essor. Les ailes étaient
poisseuses et lourdes et le froid paralysait les muscles
et les jurons demeuraient inopérants en matière
de vol. Alors ils tinrent conseil, dérivant à
la surface de l'océan, et décidèrent
que la seule chose à faire était de gagner
la terre ferme au plus vite et par n'importe quel moyen,
dussent-ils nager tout au long du voyage.
|
|
|
|
Ici,
la jungle est luxuriante, insondable et comme hostile. Elle
est un enchevêtrement sans fin de troncs, de branches
et de lianes ; moite. Des créatures corrompues et venimeuses
sont tapies parmi les racines affleurantes et des insectes
énormes rampent ou volent à la lisière
des frondaisons et les ruisseaux chuintent faiblement sous
l'humus putréfié. Au pied d'un arbre gît
le corps sans vie d'un porc égaré. Une colonie
de nécrophores achève son macabre festin.
Ailleurs : les marécages et leur corollaire de putréfaction.
Des tiques et des moustiques à foison qui investissent
la chair et contaminent l'esprit.
Ici, la jungle est parcourue d'un large sillon. Simulacre
d'aéroport. La nuit, des brasiers brûlent continuellement
aux abords de la piste de terre, alimentés par des
branchages. Des hommes vont et viennent dans l'obscurité
dense sans prendre de repos, en quête de combustible.
Dans les branches massives d'un arbre centenaire, les indigènes
ont érigé une sommaire cabane qui, à
la faveur de la ténèbre, peut sembler une tour
de contrôle. Là, un homme est assis derrière
une table et lutte sans relâche pour ne point s'assoupir.
Une ampoule nue brûle au plafond qui donne une maigre
lueur et attire une nuée d'insectes de toutes espèces.
Plus ou moins nocives.
Face à l'homme, un émetteur-récepteur
de fabrication américaine crache par moments un invraisemblable
borborygme et un écran radar, rafistolé à
la diable, palpite faiblement dans la quasi-obscurité
d'une armoire éventrée.
Le Commandant n'a presque rien perçu du dessein céleste.
Les radars ont bien capté l'écho de quelque
chose qui pouvait être un parachutage massif, mais le
Commandant n'a pas bronché. A peine a-t-il légèrement
décolé son dos du dossier de la chaise. Sa principale
activité consiste à repérer l'arrivée
de l'Avion Miracle sur les écrans verdâtres.
Les parachutages, il n'en a cure.
Toutefois, un doute finit par le tarauder qui ne laissa bientôt
plus de répit à son âme. Par acquit de
conscience, il décida en fin de compte d'alerter le
Commandant qui était en charge du Renseignement.
Celui-ci, mandé tout exprès, montra le plus
vif intérêt à l'énoncé de
la nouvelle et gesticula un long moment dans la cabane et
renversa une tasse de café qui se trouvait sur la table.
Ensuite, il dit qu'il fallait immédiatement en informer
le Commandant qui avait sous sa responsabilité tous
les autres commandants : le chef du village. Le Commandant
de la Surveillance épongea le café répandu
d'un revers de manche, réfléchit et fit part
de quelques réserves et le Commandant du Renseignement
lui fit aimablement remarquer qu'il ne lui avait pas demandé
son avis.
 |
La
nuit venait à peine de tomber sur San Cristobal.
Le Chef du village habitait les abords immédiats
de la plantation de taros. A cette heure, il s'était
déjà enroulé dans ses couvertures
et il n'était pas seul sous les couvertures et
un joli minois émergea des draps de lit et dit
Qui est-ce ?
Le joli minois était doté d'une poitrine
généreuse et sombre et le Commandant du
Renseignement demeura sur le seuil sans oser bouger. |
|
Attends-moi
dehors ! tonna enfin une voix d'homme et le Commandant
tourna les talons et referma la porte derrière
lui sans prononcer une parole.
Au dehors, l'atmosphère était chargée
d'orage et il ne tarda pas à pleuvoir. Le Commandant
attendit dans la pluie car il n'y avait pas un morceau
de toit sous lequel il pût s'abriter.
Le ciel n'était pas tout à fait sombre,
mais le froid se répandait déjà
et le Commandant grelottait et serrait les dents et
ses bras autour de son propre corps.
Sous le ciel qui n'était pas tout à fait
sombre, le Commandant aperçut une colonie de
renards volants qui s'en retournait à son asile
et le Commandant fronça les sourcils et en son
sein se manifesta le souvenir de festins trop lointains.
Alors il se maudit pour n'avoir point pris son arc avec
lui.
La forêt, toute proche, frémissait sous
l'orage.
Dans la cabane du chef, des piaulements bestiaux se
firent soudain entendre et cela dura un peu plus d'une
heure et demi. Lorsque le Chef parut, il avait le teint
pourpre, l'haleine fétide et il était
en nage. Il serrait autour de ses épaules une
couverture de laine et il dit Que veux-tu me dire ?
Le Commandant de la Surveillance a repéré
un écho bizarre mon Commandant ! Au moins six
cents parachutistes mon Commandant ! Pas très
loin d'ici
Je crains que nous ne soyions attaqués
à l'aube mon Commandant !
Ne reste pas là ! Entre !
Il n'y avait plus trace de la beauté noire. Sur
les draps, des taches de sang vastes et sombres. Autant
de sang qu'aurait pu en contenir un casque colonial.
Le Chef et le Commandant du Renseignement devisèrent
longuement. Ils buvaient continuellement du thé
et fumaient d'innombrables cigarettes de contrebande
qui incendiaient leurs poumons et dégageaient
une fumée grasse et opaque et bleutée.
Les bougies se consumaient doucement sur le bois usé
de la table et le Chef avait déroulé une
carte ancienne qui retraçait les côtes
de cette partie de l'île. Selon le Commandant
du Renseignement, le détachement de parachutistes
s'était abîmé en pleine mer, à
bonne distance des terres, dans une zone qui ne figurait
pas sur la carte. Le chef se gratta le crâne à
un endroit où il n'avait pas encore été
gagné par la calvitie et il écarta les
pans de sa chemise et gratta sa panse constellée
de poils.
Bon sang ! dit-il enfin. Je n'y comprend rien !
Puis il tira un paquet de cigarettes presque vide de
la poche de son pantalon et en fit sortir une d'une
chiquenaude bien ajustée et la tendit au Commandant.
|
|
****
Ils mirent cap au nord ouest car Yaül avait dit
que les côtes étaient plus proches de ce
côté de l'horizon. La nuit était
compacte et confisquait tout au regard mais les Anges
se fièrent tout de même au jugement de
leur guide. Ce d'autant plus aisément que les
courants étaient favorables dans cette direction
et facilitaient grandement leur progression.
Ils nagèrent obstinément des heures durant.
Le tumulte de la houle rendait toute communication entre
eux impossible. Certains s'égarèrent,
qui jamais ne reparurent. D'autres laissaient de temps
à autres échapper de longues plaintes
horrifiées et la moitié de leur corps
se mettait à dériver à la surface
de l'océan.
Ils n'étaient plus que huit cents à mi-chemin.
A peine plus de sept cent cinquante aux abords des îles
Salomon.
****
|
|
Bon
! lâcha le Chef. Il était sorti de sa méditation
au beau milieu de la nuit et le Commandant du Renseignement
s'était assoupi sur une chaise encombrée de
vêtements féminins.
Convoque immédiatement le Commandant des Armées
! Et puis le Commandant de la Police, et celui des Transports
!
Et le Commandant du Culte ! N'oublie pas le Commandant
du Culte ! Nous aurons besoin de ses services si ce que je
pense est juste !
Le Chef se refusa à dire ce qu'il pensait et confia
seulement qu'il était certain que la population courait
un grand péril.
Avant de partir, donne-moi un fusil et prends-en un pour ton
usage ! ordonna le Chef et il jeta un trousseau de clés
au-dessus de la table et le Commandant le rattrapa au creux
de sa paume. Il ouvrit une armoire qui contenait toutes sortes
de fouets, martinets et autres ustensiles de flagellation
ainsi que des garrots et des menottes.
Pas dans celle-ci ! Imbécile ! tonna le Chef et le
Commandant referma précipitamment le battant et ouvrit
une armoire de plus grandes dimensions. Il se saisit d'un
M16 au canon légèrement tordu qu'il remit au
Chef avec la caisse de munitions qui l'accompagnait. Quant
à lui, il se munit d'un Garant complètement
corrodé mais doté de très nombreuses
cartouches.
A présent, va réveiller les Commandants ! Il
faut agir vite ; l'aube et presque là !
Il s'en fallait de beaucoup que le jour parût, mais
le Chef savait d'expérience la difficulté de
mettre en branle ses troupes ensommeillées.
****
Le
Commandant des Armées se présenta le premier
au domicile du Chef. Il était vêtu d'un uniforme
hétéroclite, emprunté à au moins
trois nationalités distinctes. Il descendit d'une jeep
brimballante et pétaradante et dépourvue de
phares et constellée d'insectes et éclairée
par des sémaphores rouge et vert.
Le Commandant du Renseignement vient de m'informer de la situation
! J'ai accouru dès que j'ai su et je me
commença
le Commandant des Armées.
Je le vois bien ! Idiot ! Cesse donc de pérorer, tu
vas effrayer tout le village ! Entre et attendons les autres
!
Les autres arrivèrent en ordre dispersé et dirent
qu'ils étaient venus dès qu'ils avaient su.
Le Commandant du Culte fut le dernier à se présenter
et il était accompagné du Commandant du Renseignement.
Plus d'une heure s'était écoulée depuis
l'arrivée du Commandant des Armées et le chef
voulut savoir la raison de ce retard, mais le Commandant du
Culte ne répondit rien et le Commandant du Renseignement
baissa les yeux après que le Chef se fut tourné
vers lui.
L'haleine du Commandant du Culte était fétide
et son regard trouble et ses mains tremblaient dans l'obscurité.
Il était presque quatre heures du matin.
A
l'intérieur, les Commandants étaient déjà
tous attablés autour de la carte et une fumée
dense masquait le plafond. Les bougies avaient été
remplacées et de la cire s'était abondamment
répandue sur le bois.
****
 |
La
réunion des Commandants prit fin un peu après
cinq heures du matin. Lorsqu'ils sortirent de la cabane
du Chef, ils avaient les traits tirés et le front
plissé des hommes qui viennent de prendre de
graves décisions. Ils dirigèrent leurs
pas vers la chapelle toute proche et ils pénétrèrent
un à un dans la petite chambre voûtée.
Il y faisait sombre et le chef gratta une allumette
et se mit en quête d'un interrupteur et n'en trouva
aucun qui fût en état de remplir son office
et déposa finalement la maigre flamme sur la
mèche d'un cierge et le Commandant du Culte dit
Amen !
Le cierge se trouvait sous un ex-voto en bois qui représentait
un cargo battant pavillon mexicain et le Chef dit Amen
! et à sa suite tout le monde dit Amen ! Le Commandant
du Culte alluma un cierge à la flamme du cierge
du Chef et alla le placer aux pieds du Christ en croix
et il dit Amen ! et à sa suite tout le monde
dit Amen !
Le Commandant des Armées en fit autant et choisit
un ex-voto pour son cierge qui était un avion-cargo
à quatre moteurs et il dit Amen ! et le Chef
dit Assez !
|
Il
se tourna vers le Commandant du Culte et lui dit Bien ! Où
sont-elles ces fameuses grenades ?
L'instant d'après, le Commandant des Armées
et le Commandant du Renseignement tiraient à leur suite
une lourde caisse hors la chapelle, qu'ils chargèrent
ensuite sur la plateforme de la jeep.
****
Ils
venaient d'entrer dans un courant d'eau plus froide. A cet
endroit du monde, la température de l'océan
n'excédait pas dix degrés.
Yaül claquait des dents, lui qui en était doté,
et sa brasse était mal assurée. Il était
à bout de force et ne prenait plus la peine de se retourner
pour savoir si les Anges le suivaient.
Soudain, à l'autre bout de la Terre, une lueur ténue
apparut et la crête sombre des vagues se dessina sur
l'horizon. Droit devant lui, Yaül aperçut enfin
une côte.
La nouvelle se répandit parmi les Anges et un long
gémissement qui était de l'enthousiasme s'éleva
de leurs gorges.
A l'aube, ils seraient sauvés !
****
Ils
venaient d'entrer dans un courant d'eau plus froide. A cet
endroit du monde, la température de l'océan
n'excédait pas dix degrés.
Yaül claquait des dents, lui qui en était doté,
et sa brasse était mal assurée. Il était
à bout de force et ne prenait plus la peine de se retourner
pour savoir si les Anges le suivaient.
Soudain, à l'autre bout de la Terre, une lueur ténue
apparut et la crête sombre des vagues se dessina sur
l'horizon. Droit devant lui, Yaül aperçut enfin
une côte.
La nouvelle se répandit parmi les Anges et un long
gémissement qui était de l'enthousiasme s'éleva
de leurs gorges.
A l'aube, ils seraient sauvés !
****
Chacun
reçut des ordres selon ses attributions.
En coordination avec le Commandant des Liaisons, le Commandant
du Renseignement devait entrer en contact avec les autres
villages et informer ses homologues de la situation.
Ainsi fut fait.
Quant au Commandant des Transports, il eut pour mission de
réquisitionner tous les véhicules du village,
publics ou privés, et de les mettre à la disposition
du Commandant des Armées. Une heure plus tard, les
troupes recevaient deux autobus en fin de vie et quatorze
automobiles. Le Chef du village conserva la sienne pour son
usage personnel.
|
A
six heures du matin, le Commandant des Armées
déploya ses hommes sur la plage et leur affecta
des postes stratégiques. Ils furent presque tous
dotés de kalachnikov et de grenades antédiluviennes
qui n'explosaient que selon leur bon vouloir. Il remit
le vieux M60 à deux hommes de confiance qui le
mirent en batterie dans la carcasse calcinée
d'un Mustang hérité de la seconde guerre
mondiale.
A six heures trente, le Commandant des Armées
reçut des renforts de deux villages voisins et
leurs Commandants respectifs se placèrent sous
son autorité avec une mauvaise grâce affectée.
L'urgence de la situation avait fait taire pour un temps
les anciennes rivalités.
Le Commandant des Armées établit son campement
sur la plus haute des dunes et à six heures quarante,
la femme du Commandant apporta une pleine casserole
de café bouilli.
A sept heures précises, la chapelle donna à
entendre son tocsin. Puis un silence pesant se fit et
rien ne devait plus le troubler que les premières
salves d'artillerie.
|

|
|
|
Un
véritable spectacle de désolation s'offrit au
regard des Anges en même temps que l'aube. Leurs membres
pétrifiés les tenaient à peine au-dessus
de la surface de l'océan, mais ils demeurèrent
un long moment immobiles, à contempler, n'osant pousser
plus avant leur brasse.
****
Les
hauts-fonds de cette île avaient accumulé une
quantité invraisemblable d'épaves. Il y en avait
de toutes espèces et de toutes provenances, y compris
les plus improbables. Quelques avions aux ailes fracassées,
mais surtout des navires chavirés qui tendaient poupe
ou proue vers le ciel, comme pour une obscène supplique.
D'autres étaient couchés sur le flan, d'autres
encore brisés en deux, et tous surnageaient tant bien
que mal dans le ressac et la rouille qui s'échappait
d'eux donnait à l'océan une teinte de sang.
Les noires sentinelles de l'Entropie.
C'est la Géhenne ! hurla quelqu'un parmi les Anges
et un autres lança Il a raison ! Ce sont les bas-fonds
chtoniens ! et la panique gagna l'ensemble de la communauté
et enfla jusqu'à prendre des proportions préoccupantes.
Ce ne sont que des bateaux échoués ! rugit enfin
Yaül. Les gens d'ici les vénèrent ; c'est
pour cela qu'ils ne sont jamais retirés ! Auriez-vous
oublié les termes de notre mission ?! Ils les vénèrent
au nom de notre Christ bien aimé ! Il est de notre
devoir de couper court à ces pratiques barbares ! Au
péril de notre âme s'il le faut !
L'éloquence de Yaül ne ragaillardit que les plus
audacieux. Néanmoins, ils étaient encore suffisamment
nombreux pour entraîner les autres à leur suite.
Ainsi, la délégation céleste pénétra
dans la baie. Il y avait là cinq cent trente deux Anges
au corps couvert de pétrole qui erraient dans les eaux
rougeâtres de San Cristobal.
Des gueules béantes d'acier et des gémissements
de tôle qui provenaient du fond de l'océan. Le
squelette d'un pilote dans l'épave d'un DC30.Une couronne
de fleurs à la proue d'un navire nommé Santa
Cruz.
****
Ils
pénétrèrent dans l'enceinte sacrée
à sept heures dix. Le Chef du village les avait aperçus
dans les jumelles et il rendit les jumelles au Commandant
des Armées et il dit Tenez-vous prêts ! Ne faites
feu qu'à mon signal !
Le jour n'était pas encore entier et les Anges n'étaient
que des silhouettes de pétrole sur la plage.
Qui sont-ils ? demanda le Commandant des Armées et
le Chef dit La CIA ! Ils envoient leurs plongeurs pour s'emparer
des biens que nous prodigue l'Avion-Miracle !
Le Commandant des Armées frémit à cette
pensée et regarda à son tour dans les jumelles
et ces créatures semblaient en effet un commando de
sous-mariniers.
 |
Un
mouchoir blanc flotta un court instant dans le vent
et le M60 entra immédiatement en action. La première
ligne du bataillon des Anges fut presque entièrement
décimée. Les autres se jetèrent
à terre et retinrent leur souffle. Yaül
avait été touché à l'épaule
et il gémissait sur le sable et d'autres Anges
gémissaient avec lui, mais la plupart de ceux
qui avaient été touchés étaient
bel et bien morts.
|
Où
ils se trouvaient, le terrain ne présentait aucun accident.
L'ennemi avait décidément l'avantage, bien qu'inférieur
en nombre. Aussi Yaül ordonna-t-il la retraite. Sous
un feu nourri, les Anges se replièrent aussi vite qu'ils
purent, abandonnant derrière eux les blessés.
Les
yeux rivés à ses jumelles, le Commandant des
Armées assistait à une débandade inattendue
autant qu'inespérée. Il parvenait à peine
à y croire et un léger sourire commençait
de se façonner à la commissure de ses lèvres.
Soudain, le visage du Chef émergea de la crête
d'une dune et il dit Qu'attendez-vous pour donner l'assaut
?! Allez-y mon vieux ! Ne les laissez pas filer à si
bon compte ! et le Commandant des Armées ordonna l'assaut.
Une poignée d'hommes déferla sur la plage et
les kalachnikov ne cessaient de sursauter entre leurs mains
et crachaient des larmes de bronze et les Anges pleurèrent
encore de nombreux frères.
La
brigade des Anges s'égailla sur la plage dans le plus
grand désordre et une coulée de sang s'échappa
soudain du front de Yaül et il perdit la raison mais
non la vie.
L'eau glaciale à nouveau, et les vagues qui repoussaient
toujours plus loin le rivage. Le vent avait forci et des nuages
sombres s'étaient massés dans un coin du ciel
et tout à coup ils déferlèrent sur San
Cristobal. La pluie martelait à présent la surface
de l'océan et les Anges s'efforçaient de gagner
le large parmi les carcasses de navires. Le Commandant des
Armées avait de l'eau jusqu'à mi-cuisse et il
exhortait ses hommes à poursuivre les fuyards et ses
hommes se contentaient de tirer depuis la plage, sans grande
conviction et lorsque, plus tard, on leur fit reproche de
leur désobéissance, ils dirent que la parole
de la kalachnikov ainsi que le ressac avaient couvert l'ordre
du Commandant et le Commandant s'empourpra mais ne dit rien
et les choses en restèrent là.
Lorsque, enfin, la dernière kalachnikov se tut, faute
de munitions, le Commandant des Armées avait la voix
brisée et cette voix là semblait le souffle
d'un aérosol. Il finit néanmoins par se faire
entendre, lançant avec véhémence ses
bras en tous sens, et on mit une vingtaine de pirogue à
l'eau et dans chaque pirogue une demi-douzaine d'hommes et
entre les mains de chacun d'eux une arme plus ou moins vétuste
et une poignée de cigarettes de contrebande et des
provisions de bouche pour une semaine.
A présent, de violentes bourrasques poussaient la houle
et les Anges durent renoncer à gagner la haute mer.
Ils étaient ballottés parmi les épaves
et un fragment de tôle rouillée coupa l'un d'entre
eux en deux parties égales. Dans un chaos d'écume
et d'acier, les Anges s'appelaient mutuellement et tentaient
d'organiser leur salut.
On aperçut Yaül qui avait sur la face un étrange
sourire et il disparut dans l'écume et jamais plus
ne reparut.
Une pluie terne et froide suintait de la voûte céleste
et les coques des navires étaient les crocs d'un océan
malade.
 |
Au
loin, les pirogues des mécréants dansaient
sur la crête des vagues et la dextérité
des rameurs laissait craindre une issue fatale.
Par ici ! lança tout à coup un Ange qui
portait le nom de Sephakim et son appel fut relayé
par d'autres et les Anges convergèrent vers la
proue verticale d'un bateau à moitié englouti.
La coque corrodée présentait une brèche
étroite, mais qui livrait tout de même un
passage relativement aisé vers l'intérieur
du navire. |
Yaül
maintenait son poing serré contre sa blessure pour
contenir l'hémorragie et une série de détonations
violentes se produisit et des lambeaux de chair et de plumes
parvinrent jusqu'à lui. Sur l'horizon, et en direction
de la côte, il n'y avait plus trace des pirogues et
Sephakim s'engouffra par la brèche, suivi de trente
des siens. Il se passa plus d'une heure avant que les rescapés
du contingent céleste fussent réuni en ce refuge
de fortune. Quatre cent cinquante êtres grelottants
et hagards se serraient les uns contre les autres. L'obscurité
était presque absolue. L'intérieur du navire
semblait une cathédrale de métal. Des poutrelles
d'acier s'enchevêtraient plus loin que les yeux ne pouvaient
voir et l'océan donnait d'incessants coups de boutoir
contre la tôle, comme pour enfin mettre un terme à
l'interminable agonie du vaisseau. Parfois, une rafale de
vent glacé parvenait à s'insinuer par la brèche
mais, la plupart du temps, les intempéries n'avaient
pas cours en ce lieu.
Sephakim donna des ordres très stricts et dès
cet instant, il se trouva investi des fonctions laissées
vacantes par Yaül le Néphilim.
Unissant leurs efforts, les Anges collectèrent quelques
poutrelles d'acier qu'ils utilisèrent pour rendre l'accès
à leur cache aussi impraticable que possible. Puis
ils colmatèrent les derniers interstices du mieux qu'ils
purent, à l'aide de plaques de tôle depuis longtemps
dérivetées. Plus un seul rayon de lumière
ne parvenait à l'intérieur et les Anges décidèrent
qu'ils étaient à présent à l'abri
du péril.
Une partie de la matinée se passa sans que rien de
fâcheux ne se produisît. Rien qu'un froid intense
et que le sel qui s'insinuait dans les plaies et mordait la
chair.
Un coup sonna au clocher d'une église dans le lointain.
L'une de ces églises maudites où l'on célébrait
le culte perverti.
Les Anges firent malgré tout silence et se recueillirent
dans un coin de l'épave et envoyèrent leurs
tristes pensées vers Dieu, dans l'espoir qu'il entendrait
leur appel dans le tumulte du monde.
Le silence soudain des Anges révéla aussitôt
la présence de l'ennemi. On souquait, tout près
de l'épave, et on manuvrait la pagaie dans la
plus grande discrétion. Livrés à la communion,
les Anges n'entendirent rien tout d'abord. Puis l'un d'entre
eux, qui était en faction à la brèche,
donna l'alerte et une vive agitation s'ensuivit que Sephakim
eut grand peine à réprimer.
Faites silence ! rugit-il enfin d'une voix qu'il avait grave
et autoritaire, et le calme regagna peu à peu les rangs.
Sephakim prêta l'oreille et avec lui toute la compagnie
des Anges qui tentait de percevoir le moindre signe audible
de la présence de l'assaillant et d'appréhender
ainsi les manuvres qu'il était en train d'entreprendre.
On souquait au dehors. Aucun doute ne subsistait sur ce point.
Plusieurs pirogues. L'oreille entraînée de la
sentinelle en dénombra au moins soixante. Aucune parole
n'était échangée et les embarcations
semblaient naviguer dans le plus grand désordre. L'assaillant
paraissait désemparé et Sephakim se rendit en
personne à la brèche, se hissa sur les poutrelles
et colla un il entre deux plaques de tôle mal
ajustées. Peu de temps s'écoula avant qu'une
pirogue passât dans son champ de vision. Elle avait
à son bord trois hommes armés et un couple de
rameurs. Le plus âgé des hommes de guerre portait
la casquette noire des Raiders et il scrutait de toutes parts
et ses yeux se posèrent sur ceux de Sephakim, mais
ils pivotèrent dans leurs orbites et le souffle de
Sephakim reprit.
Ils finiront bien par nous trouver ces salauds ! pensa Sephakim,
mais il ne dit rien de ce qu'il avait vu, et encore moins
de ce qu'il avait pensé.
Une
terrible déflagration eut lieu au niveau de la barricade
et l'Ange qui s'y trouvait en faction fut tué et nul
autre que lui. L'explosion provenait d'une roquette antichar,
tirée d'une courte distance. Sephakim s'apprêtait
à se rendre sur place pour constater les dégâts
lorsqu'une seconde roquette ébranla la barricade et
il ordonna qu'on évacuât la zone.
Une dizaine de minutes plus tard, une grenade fut lancée
sur la brèche qui était le signe que l'ennemi
ne disposait plus de roquettes et Sephakim en conçut
un certain soulagement.
Les grenades se succédaient à un rythme régulier
et soutenu. Leur effet demeurait assez limité, mais
la succession rapide des impacts laissait craindre qu'ils
finiraient bientôt par jeter bas la barricade.
Entre deux explosions, Sephakim et les siens uvraient
à la reconstruction têtue de leur ouvrage. Trois
furent tués par des éclats d'acier et un autre
disparut dans l'effondrement d'une poutrelle et Sephakim lui-même
manqua y laisser la vie.
La
nuit fut là sans que la barricade eût cédé
et les grenades n'explosèrent plus et les pirogues
avaient déserté la surface de l'océan.
Sephakim comprit alors que la nuit leur offrirait un répit
et il invita ses condisciples à se joindre à
lui dans la prière.
Le
Commandant des Armées écumait de rage et ses
hommes étaient épuisés. Le Commandant
s'enferma dans sa case et dit ne vouloir recevoir personne,
mais convoqua un jeune homme du village et lui confia pour
mission la surveillance de la plage. Ils sont épuisés
eux aussi
Peut-être davantage que nous autres
Ils ne tenteront pas de gagner le large. En revanche, s'ils
approchent de la côte, je veux être averti sur
le champ ! dit le Commandant des Armées et il remit
au jeune homme un sifflet de contremaître. Quelle que
soit l'heure ! ajouta-t-il.
En dépit de sa déception, qui était grande,
le Commandant des Armées était conscient du
fait que ses troupes avaient remporté une éclatante
victoire sur le commando de la CIA. Aussi fit-il servir à
ses hommes une double ration de gnôle et ses hommes
firent Hourra ! et burent.
Le Commandant était cependant soucieux. Une journée
entière était passée sans qu'il parvienne
à déloger l'ennemi du lieu sacré et il
s'en faisait reproche. Et puis l'image des corps continuait
de hanter son esprit sans qu'il pût s'en défaire.
Des corps par dizaines semblables à des cormorans d'une
espèce inconnue et démesurée et dotés
de visages d'enfants. Tous émasculés.
Le Commandant des Armées avait fait creuser une grande
fosse sur la plage et les corps avaient disparu sous le sable
et ses hommes avaient formulé de nombreuses questions
qu'il avait refusé d'entendre.
Peu avant minuit, le Chef du village se présenta à
sa porte et il le fit entrer et lui offrit du café
noir. Ils eurent tous deux une discussion tendue et lorsque
cet entretien prit fin, ils se rendirent à la chapelle
pour prier.
La chapelle était fermée à clé
et le Commandant du Culte gisait, ivre, sous un palmier et
la clé n'était pas sur lui.
Ils forcèrent la serrure.
Les
Anges prièrent longuement dans l'obscurité.
Un murmure fervent qui refusait de s'éteindre et
qui semblait devoir durer toute la nuit. Sephakim y mit
cependant un terme car il avait décidé qu'il
était grand temps de tenir conseil. Les Anges se
réunirent autour de lui. La température
avait brusquement chuté et ils se blottirent les
uns contre les autres.
De ce conseil extraordinaire, il ne ressortit qu'un constat
: la situation était désespérée
et seul un miracle pouvait désormais leur permettre
d'envisager un salut pour leurs pauvres âmes. |
|
Sur
la plage brûlait un feu qu'ils pouvaient apercevoir
et qui était signe que toute nouvelle tentative de
débarquement se solderait par une débâcle
identique.
Mes amis ! Je considère que notre mission est à
présent terminée ! conclut abruptement Sephakim
et de nombreuses protestations s'élevèrent et
un Ange qu'on ne put identifier émit une verte protestation,
arguant du fait qu'une mission qui n'avait pas atteint son
objectif ne savait être achevée.
Pensez-vous sérieusement que la mort du dernier d'entre
nous servira d'une quelconque manière les intérêt
de notre Seigneur ? interrogea Sephakim. Il n'obtint pas de
réponse. Plus de neuf cents de nos frères sont
morts en pure perte ! Ne pensez-vous pas que cela suffise
?
A nous d'agir en sorte qu'ils ne soient pas morts en pure
perte ! proposa quelqu'un qui ne s'était pas encore
exprimé jusque là.
Si ce que vous suggérez était envisageable,
sachez que je serais le premier à me rallier à
votre cause ! rétorqua Sephakim. Mais nous avons ici
affaire à forte partie, et je crains très sincèrement
que les forces ne nous manquent
Nous ne sommes plus
assez nombreux pour espérer prendre le meilleur sur
les mécréants ! Il nous faut du soutien ; alors
nous pourrons reprendre la lutte ! Pour l'heure, nous devons
fuir et mettre notre honneur et notre orgueil de côté
! Ces hommes nous ont certes vaincus, mais ils nous ont livré
de précieux enseignements sur eux-mêmes ! Si
demain nous mourons dans la bataille, les nôtres ne
pourrons bénéficier des informations dont nous
disposons et d'autres carnages surviendront avant que les
mécréants soient enfin défaits et ramenés
dans la véritable foi ! Non mes amis ! Croyez m'en
! Nous devons fuir ! Quoi qu'il nous en coûte !
L'allocution de Sephakim fut suivie d'un profond silence et
Sephakim crut un instant qu'il avait parlé dans le
néant, mais une voix s'éleva enfin de la ténèbre.
Prions ! Prions Dieu de nous guider en ces tragiques circonstances
! A l'aube, nous saurons !
Un murmure naquit presque immédiatement que Sephakim
n'osa rompre et il joignit finalement son souffle au murmure
et répéta sans cesse la même prière
à l'adresse du Seigneur. Qu'il lui donne la force de
convaincre les siens.
Mon Dieu ! Vois comme les fils de l'homme massacrent tes enfants
!
Aux
confins du Ciel et de la Terre, Dieu écoutait la prière
de Sephakim avec la plus grande attention. Puis, entre ses
dents serrées, il proféra : Les fils de l'homme
sont aussi mes enfants
Et il sombra dans un profond chagrin.
****
Au
matin survint un prodige des plus mystérieux qui ne
pouvait être imputable qu'au Très-Haut et Très-Miséricordieux.
Le Soleil n'avait pas encore paru sur la crête des vagues
et la base du Ciel était rougeoyante.
Sephakim remarqua le premier que quelque chose s'était
produit au cours de la nuit. Le navire tanguait. Il ne subissait
plus passivement les assauts de l'océan. Autrement
dit : il avait été renfloué. Il n'y avait
plus la moindre trace de brèche dans la coque et l'eau
qui envahissait les soutes ne persistait plus à présent
que sous la forme de flaques rougeâtres et nauséabondes.
Sephakim se mit immédiatement en quête d'une
barre de fer et, dès qu'il l'eut trouvée, se
mit à cogner de toutes ses forces contre la coque.
Réveillez-vous mes frères, car Dieu nous a montré
la voie ! La compagnie des Anges s'éveilla dans un
demi Soleil et il était grand temps qu'elle le fît.
De la côte provenait le chant têtu du tocsin et
la melopée triste des tambours de guerre.
Le prodige du bateau renfloué ravit les Anges et Sephakim
dit que l'heure n'était pas au ravissement et il dit
encore Tous sur le pont ! avant de s'engager dans un escalier
raide qui menait aux étages supérieurs du navire
et les Anges se pressèrent à sa suite.
Le pont présentait des trous béants, mais demeurait
pratiquable malgré la rouille, à condition de
prendre garde. Le soleil de mars surmontait un horizon brumeux
et réchauffait les corps mazoutés et transis
et les Anges rendirent grâce au Très-Haut pour
ce nouveau bienfait.
Des pirogues avançaient sur l'onde du côté
de l'ouest et sur la plage un homme martelait un tambour de
toute son énergie et les rameurs souquaient hardiment.
Les Anges virent cela et se sentirent désarmés
et se dirent que le prodige n'avait pas grand intérêt
si le navire restait planté là, au beau milieu
de la baie, à portée de tir de l'ennemi.
Les rameurs étaient adroits en leur fonction et les
embarcations fendaient sans peine la légère
houle. Sur chaque pirogue se trouvaient deux hommes en armes,
munis de kalachnikov pour certains, de simples sagaies pour
d'autres, qui étaient les plus nombreux, et autant
de rameurs. Une centaine de pirogues en tout ; près
de cinq cents hommes de guerre. Le village avait reçu
de nouveaux renforts au petit matin.
Urquiell, Isaïm, Karmisaül ! Rendez-vous immédiatement
à la salle des machines et voyez si vous pouvez mettre
le moteur en marche ! ordonna Sephakim. Alphaïr, Upsigheddon
! Suivez-moi !
Les trois Anges d'abord désignés dévalèrent
les escaliers jusqu'à la cale et explorèrent
méthodiquement toutes les salles qu'ils rencontrèrent
et la plus parfaite désolation régnait dans
chacune d'elles. Le mobilier rendu à l'état
de ruines noirâtres, des coquillages qui dévoraient
les parois et des poissons multicolores et morts sur le sol.
Isaïm laissa brusquement les deux autres à leur
quête et se rendit directement au fond de la coursive.
Là se trouvait une porte de fer rivetée et épaisse
et la corrosion n'avait que très modestement rempli
son ouvrage. Isaïm voulut la manuvrer, mais il
en fut totalement incapable et il appela à l'aide.
La force conjuguée des trois Anges eut raison de la
porte qui pivota lourdement sur ses gonds. Une voix nasillarde
surgit brutalement d'un haut-parleur invraisemblable et mystérieusement
épargné par le temps et cette voix était
celle de Sephakim, parasitée par les tirs de kalachnikov.
Ils pénétrèrent alors en une enceinte
monumentale et la moiteur des machines en chauffe les saisit
aussitôt. Une nef d'acier ponctuée de culasses
huileuses et une nuée bleutée et suffocante
qui emplissait l'air.
Une vrombissement sourd courait dans les conduites.
Le métal était miraculeusement épargné
en ces lieux ; les pistons opérationnels et bien huilés
: prêts à remplir leur office.
|
|
Les
trois Anges dirent Alleluiah ! de concert et avancèrent
précautionnement sur une fragile passerelle métallique
et se dirigèrent vers ce qui semblait être
le groupe propulseur. Ils crachèrent dans leurs
mains et commencèrent de manuvrer des manettes
et des boutons au hasard de leur inspiration, ne doutant
pas que la Providence leur viendrait en aide, dans ce
domaine y compris. Urquiell s'absenta un instant pour
vérifier le niveau de carburant, et lorsqu'il revint,
il annonça qu'il s'en trouvait en suffisance. Assez
pour entreprendre un voyage tout autour de la planète. |
Prions
que cela ne soit pas nécessaire ! se hâta de
dire Isaïm, qui était le moins patient des trois.
Et il pria en effet tandis que les autres s'efforçaient
de mettre le groupe en marche.
Une explosion se produisit dans les hauteurs du bâtiment
qui ébranla la coque. Une longue vibration qui se propagea
dans le métal et qui se dissipa dans un son aigu. Le
haut-parleur grésilla et une voix qui n'était
pas celle de Sephakim gémit une série de mots
et le feu nourri des kalachnikov privait ces mots de sens.
Urquiell et Karmisaül redoublèrent d'efforts sur
les manettes et Isaïm ne contrôlait plus son impatience.
Il disparut un moment dans les coursives et lorsqu'il reparut,
il était hors de ses sens et il se précipita
droit devant lui et décocha un terrible coup de pied
contre une conduite d'eau qui se trouvait là. L'aiguille
d'un cadran réagit brutalement à cet assaut
et indiqua une hausse de pression et le groupe propulseur
de l'hélice s'ébranla plaintivement pour finalement
se mettre en marche.
La lente rotation de l'hélice commença de mouvoir
le navire.
Dieu soit loué ! dit Karmisaül et Urquiell fit
un sourire de soulagement et Isaïm se précipita
hors la salle des machines pour se rendre sur le pont.
Là-haut, on se battait le plus souvent au corps à
corps. Cependant, la situation n'était pas aussi désastreuse
que l'avaient laissé présager les détonations
ressenties dans la salle des machines. Les assaillants n'avaient
pu investir le navire qu'en nombre très réduit
et, grâce à leur sagacité, les Anges semblaient
en bonne voie de les repousser. Isaïm se mit en quête
de Sephakim, qu'il trouva bien vivant au poste de pilotage
et le corps d'Alphaïr gisait dans la cabine, privé
de sa tête et d'un bras qu'une grenade avait emportés
Dieu seul savait où. La timonerie avait subi de sérieuses
avaries, mais les instruments de bord ne semblaient pas endommagés.
Nous avons réussi ! Les machines sont en marche ! dit
enfin Isaïm et Sephakim le dévisagea longuement,
hagard et encore sous le choc de la déflagration. Il
manuvrait machinalement le transmetteur d'ordres.
Sephakim ne paraissait pas blessé et Isaïm répéta
que les machines étaient en marche et l'expression
sur le visage de Sephakim ne varia pas. Isaïm se saisit
alors de ses épaules et secoua son corps du plus violemment
qu'il put et Sephakim finit par recouvrer l'usage de ses sens.
Le
navire avait lentement pivoté autour de sa proue et
les pirogues qui se trouvaient à son bâbord durent
promptement lui donner de l'eau. Celles qui ne le purent furent
envoyées par le fond et leurs équipages avec
elles.
Des combats sporadiques avaient encore lieu à bord
et les insulaires comprirent que la poursuite des affrontements
était désormais inutile et se jetèrent
spontanément à l'eau. Les Anges qui se trouvaient
sur le tribord les virent s'éloigner à la nage.
Puis les fuyards se hissèrent dans les pirogues qui
comptaient le moins d'occupants et qui s'étaient portées
à leur secours.
L'hélice du navire tournait maintenant à plein
régime et la conduite du bâtiment s'avérait
difficile. Sephakim repéra des récifs qui affleuraient
à peine à la surface de la baie et qui barraient
en partie la passe qui s'ouvrait sur l'océan. Deux
Anges se portèrent à la proue, de part et d'autre
de l'étrave, et se mirent à faire d'amples gestes
pour aider Sephakim dans ses manuvres. A la poupe, un
petit groupe d'Anges s'était muni des armes abandonnées
par les assaillants et faisait feu sur les pirogues. Peu rompus
à cet usage, les Anges n'atteignirent que rarement
la cible qu'ils avaient mise en leurs mires, mais leur action
eut pour effet de ralentir sensiblement la progression de
l'ennemi ; cela les comblait d'aise.
La passe à peine franchie, on poussa le corps d'Alphaïr
par dessus bord, ainsi que d'autres corps sans vie qui étaient
au nombre de huit. Puis un Séraphin qui se nommait
Heliokhan rassembla quatre kalachnikov et quelques poignées
de munitions. Il empaqueta le tout dans le vêtement
d'un insulaire mort au combat et se jeta à l'eau avec
ce paquet et gagna la terre ferme à l'endroit où
la passe était la plus étroite. Là, il
se posta derrière un rocher et il engagea les munitions
dont il disposait dans les magasins des kalachnikov et recommanda
son âme à Dieu et regarda le navire s'éloigner.
FIN
DE LA PREMIERE PARTIE
Suite (prochainement)
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