Dans l'air I La coupe Deutsch 1901 I Zeppelin I Zodiac

"Dans l'air"

Alberto Santos-Dumont a vécu suspendu à ses ballons ou à ses dirigeables des moments exceptionnels, décrits dans son livre "Dans l'air" (Editions Fasquelle - 1904). En voici un extrait pour vous faire rêver, extrait qui montre particulièrement bien les dangers et les charmes d'un voyage en ballon.

Départ dans les ténèbres

L'ascension avait eu lieu à Péronne, dans le nord de la France, sur la fin d'une journée orageuse. J'étais parti malgré les avertissements d'un tonnerre lointain, par un demi-crépuscule lugubre, et sans tenir compte des protestations de la foule, qui savait que je n'étais pas un aéronaute de métier. On craignait mon inexpérience, et l'on voulait ou me voir renoncer à mon ascension, ou m'obliger à prendre avec moi le constructeur du ballon, organisateur de la fête.

N'écoutant personne, j'étais parti comme je l'avais décidé. J'eus vite fait de regretter ma témérité. J'étais seul, perdu parmi les nuages, parmi les éclairs et les grondements de tonnerre ; et la nuit s'épaississait autour de moi.

Seul avec l'orage

J'allais, j'allais dans les ténèbres. Je savais que j'allais à grande vitesse, mais je ne sentais aucun mouvement. J'entendais et recevais l'orage, et c'était tout.J'avais conscience d'un grand danger, mais le danger n'était pas tangible. J'éprouvais une sorte de joie sauvage. Comment dire cela ? Comment le décrire ? Là-haut, dans la solitude noire, dans les éclairs qui la déchiraient, dans le bruit de la foudre, je faisais moi-même partie de la tempête !

Charmes de la nuit

Quand j'atterris le lendemain - après avoir longtemps cherché une altitude supérieure et laissé passer l'orage sous moi, - je me trouvais en Belgique. L'aurore était calme, de sorte que mon atterrissage put se faire sans difficulté. Je parle de cette aventure parce qu'il en fut question à l'époque dans les journaux, et pour montrer que l'aérostation de nuit, même par temps d'orage, peut être plus apparemment que réellement dangereuse. Et, vraiment, l'aérostation de nuit a son charme tout à fait propre. On est seul, dans le vide obscur, dans les limbes des ténèbres où l'on semble flotter sans poids, hors du monde, l'âme allégée du fardeau de la matière ! On est heureux, avec cela, quand, de temps à autre, apparaissent des lumières terrestres. On voit un point s'allumer au loin, devant soi. Lentement, il s'épanouit. Là où il n'y avait qu'une lueur, il y a bientôt d'innombrables tâches brillantes. Elles courent en lignes, avec, ça et là, des grappes de clartés. On sait qu'on traverse une ville.

Ou bien, on plane sur des campagnes désertes. A peine quelque rougeur se montre par endroits. Quand la lune se lève, on distingue, d'aventure, un mince ruban gris qui se tord ; c'est une rivière reflétant la clarté de l'astre ou celle des étoiles. Un éclair déchire l'ombre, on perçoit faiblement un sifflet rauque : c'est un train qui passe ; les feux de la locomotive illuminent sans doute la fumée au-dessus d'elle.

Ou bien, par mesure de prudence, on jette encore du lest, on s'élève à travers le sombre désert des nuages, dans l'émouvant et splendide embrasement d'un ciel d'étoiles. Là, seul avec les constellations, on attend l'aurore ! Et quand vient l'aurore, dans une gloire de rouge, d'or et de pourpre, c'est presque à contrecœur que l'on cherche la terre.

...un explorateur, un aventurier de la science

Cependant, c'est un plaisir aussi que l'imprévu de l'atterrissage dans on ne sait quelle partie de l'Europe. Pour beaucoup de gens, l'aérostation n'a pas d'attrait plus grand. L'aéronaute devient explorateur. Etes-vous un jeune homme désireux de courir le monde, de connaître les aventures, de scruter l'inconnu, de compter avec l'inattendu, mais retenu chez lui par sa famille et ses affaires ? Pratiquez le ballon sphérique. A midi, vous déjeunez tranquillement avec les vôtres. A deux heures, vous partez en ballon. Dix minutes plus tard, vous n'êtes plus un citoyen ordinaire, mais un explorateur, un aventurier de la science, aussi sûrement que ceux qui vont geler dans les icebergs du Groënland ou fondre de chaleur sur les rives de corail de l'Inde.

Vous ne savez que vaguement où vous êtes ; vous ne pouvez savoir où vous allez ; mais cela dépend pour beaucoup de votre adresse et de votre expérience. Vous avez le choix de l'altitude ; vous êtes maître d'accepter un courant où d'aller plus haut en chercher un autre. Vous pouvez franchir les nuages, atteindre aux régions où l'on respire l'oxygène des tubes, perdre la vision de la terre, qui disparaît comme en tournant au-dessous de vous, et toute direction alors vous échappe ; ou vous pouvez redescendre, suivre l a surface du sol, vous aider de votre guide-rope et d'une poignée de sable, pour faire, sans effort, des bonds de géant par-dessus les habitations et les arbres.

L'incertitude de l'atterrissage

Le moment venu d'atterrir, on goûte vraiment une joie d'explorateur, à s'en aller parmi des hommes étrangers, comme un dieu sorti d'une machine. En quel pays est-on ? En quelle langue, allemande, russe ou norvégienne, obtiendra-t-on une réponse ? Des membres de l'Aéro-Club ont essuyé des coups de feu en franchissant certaines frontières européennes. D'autres, arrêtés, au moment de l'atterrissage, par quelque bourgmestre ou quelque gouverneur militaire, ont commencé par languir sous l'inculpation d'espionnage - cependant que le télégraphe informait de leur arrestation la capitale lointaine, - pour finir ensuite la soirée en sablant du champagne, dans l'enthousiasme d'un mess d'officiers ! D'autres même, en de petits coins perdus, ont eu à se défendre contre l'ignorance et la superstition des populations rurales.Telle est la fortune des vents.

 

 


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