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Les derniers préparatifs avant l'envol sont silencieux. Seul
Joe Kistruck fait une réflexion désabusée sur
"cette pauvre RAF qui a toujours bon dos pour rattraper les
gaffes des imbéciles de l'Amirauté"...
A Ford c'est l'habituelle comédie des pneus crevés,
des accumulateurs de démarrage à plat. heureusement
la longue expérience d'escales sur les aérodromes
avancés de Yule, a permis de prévoir trois avions
de réserve par groupe, et, à 9h50, la 602 et la 132
décollent au complet.
Je vole en position Bleu 4, co-équipier de Jacques qui est
Bleu 3 dans la section de Ken Charney Bleu 1.
En route vers le rendez-vous, nous croisons les trois Bostons dont
le rôle consistera à éparpiller sur une longueur
de trente kilomètres vers le Cap de la Hague des bandes de
papier métallisés qui embouteilleront les radars Allemands.
Grâce à cette disposition et à la brume, nous
arriverons peut-être à l'entrée de Cherbourg
sans être trop repérés.
Au ras des toits de Brighton, nous rejoignons les Typhons, et, cap
au sud, au raz de la mer grise, nous obliquons vers Cherbourg.
je déteste voler au ras de l'eau avec tous ces systèmes
de réservoirs supplémentaires et de robinets où
peut toujours se nicher la malencontreuse bulle d'air qui fera couper
le moteur la fraction de seconde suffisante pour vous envoyer percuter
dans les vagues à 500 kilomètres à l'heure.
Nous traversons des bandes de brume opaque qui nous obligent à
un P.S.V. très délicat à quelques mètres
de la mer que nous voyons ou pas. Les typhons, malgré leurs
bombes de 500 kilos sous les ailes, filent à un train d'enfer,
et nous avons du mal à les suivre.
Obsédé par l'idée de voir s'allumer le voyant
rouge si ma pression d'essence au carburateur vient à diminuer,
mal à l'aise, je commence à transpirer des pieds à
la tête. Qu'est-ce que cela sera quand commencera la Flak
!
10 h 15.
Le brouillard s'épaissit, et une bluie battante se déchaîne.
D'instinct, les section se rapprochent pour garder le contact visuel.
Soudain la voix calme de Yule rompt le rigoureux silence radio :
"- All Bob aircraft drop your babies, open up flat out,
target straight ahead in sixty seconds !"(1)
Allégé de son réservoir, et bien tiré
par les 1800 chevaux de son moteur, mon spitfire bondit, et je me
place 50 mètres à gauche de Jacques, un peu en retrait,
écarquillant les yeux pour voir quelque chose dans cette
sacrée Brouillasse...
"- Look out Yellow section flak-Ship one o'clock ! (2)
et immédiatement après Wooley, c'est Ken Charney qui
apperçoit un autre flak-ship droit devant nous !
- Max blue attacking 12 o'clock ! (3)
Une masse grise qui se balance dans le brouillard, une courte cheminée,
des plateformes surélevées, un mat barbelé
d'antennes de radar - puis des éclairs rapides, saccadés
tout le long de la superstructure.
Diable ! - J'enlève la sécurité des armes,
je baisse la tête et je rentre les épaules à
l'abri de mon blindage. des faisceaux de traceuses vertes et rouges
passent de tout côté.
Suivant jacques, je passe au milieu d'une gerbe d'eau de mer soulevée
par un chargeur de 37 mm. qui me manque de peu - L'eau salée
brouille mon pare-brise.
je suis à une cinquantaine de mètres du Flak-ship.
Jacques en avant de moi tire ; je vois la lueur de ses canons et
la cascade de douilles tombant de ses ailes.
J'ajuste la passerelle, entre la cheminée déchiquetée
et le mât. Une longue rafale continue, je garde le pouce sur
le détente, furieusement. Mes obus explosent dans l'eau,
remontent vers la ligne de flottaison, explosent sur la coque grise
zébrée de bandes noires, remontent encore plus haut
sur les rambardes, les sacs de sable.
Une manche à air s'écroule, un jet de vapeur jaillit
je ne sais d'où. Vingt mètres - Deux hommes en pull-over
bleu marine se jettent à plat ventre - dix mètres
- les 4 canons d'un affut multiple de 20 mm. sont pointés
droit entre mes deux yeux - vite - mes obus explosent tout autour.
Un servant portant deux chargeurs pleins bascule dans la mer les
jambes fauchées, puis les 4 tubes tirent, j'en sens la vibration
qand je passe un mètre peut-être au-dessus - Puis c'est
la gifle des fils d'acier de l'antenne que mon aile arrache au passage...
Mon bout de plan a frôlé le mât !
Ouf ! passé...
Tous mes membres sont secoués par un terrible tremblement
nerveux, mes dents claquent. Jacques zigzague entre les geysers
des obus. Par endroit la mer bouillonne.
Une demi douzaine de typhoons attardés défilent à
notre droite comme une bande de marsouins, fonçant vers l'enfer
que l'on devine dèrrière le long mur de granit du
brise-lame.
Je passe à ras d'un fort dont les murailles même semblent
cracher le feu - C'est un curieux mélange de tours crenelées,
de casemates bétonnées modernes et de glacis à
la Vauban.
Nous sommes maintenant au milieu de la rade - un inextricable fouillis
de mâts de chalutiers, d'épaves rouillées qui
emergent entre les docks en ruines. Le temps semblent s'être
légèrement eclairci - gare à la chasse boche.
L'air est zébré de traceuses, ponctué d'éclairs,
semés de flocons noirs et blancs de Flak.
Le Munsterland est, là, environné d'explosions,
de flammes et de débris. Ses 4 mâts hérissés
de bras de charge émergent de la fumée ainsi que la
grosse cheminée trapue, tout à l'arrière. L'attaque
des typhons bat son plein. Les bombes explosent sans arrêt
avec de formidables éruptions de feu et de nuages noirs qui
vont en s'épaississant. Un Typhoon disparaît, volatilisé
par l'explosion d'une bombe lancé d'un avion précédent.
Une des énormes grues du port s'écroule comme un château
de carte...
"- Hullo Bob leader, Kenway calling - There are Hun fighters
about, look out !" (1)
Quelle fournaise !
je suis près de Jacques qui remonte en spirale vers la couche
de nuages.
Deux Typhoons émergent d'un cumulus à quelques mètres
de nous, et il s'en faut de peu que je ne tire dessus - avec leur
museau massif et leurs plans carrés ils ressemblent fichtrement
aux Focke Wulfs...
- Break Max Blue four ! (5)
jacques dégage violemment, et son Spitfire me glisse sous
le nez à quelques mètres, deux aigrettes blanches
au bout des ailes. Pour éviter la collision, j'attends une
fraction de seconde, et un focke Wulf - un vrai celui-là
! - me frôle, rapide, faisant feu de ses quatres canons. une
obus ricoche sur mon capot. Comme je passe sur le dos pour l'aligner
dans mon collimateur, un deuxième focke Wulf apparait dans
mon pare-Brise, face à face, a moins de 100 mètres.
Son gros moteur jaune qui grandit, son hélice qui semble
tourner lentement se ruent sur moi, et ses ailes s'illuminent du
départ de ses armes - Bang ! Mon pare-brise s'étoile
et devient opaque. Sidéré, je n'ose bouger de peur
d'une collision. Il passe juste au-dessus de moi et mon hood se
couvre d'huile.
Le ciel est maintenant rempli d'avions et fourmillant d'écclatements
de Flak. Je tire au jugé sur un autre Focke Wulf que je manque,
heureusement, car c'est un Typhoon. jacques tourne avec un chasseur
Boche : je vois ses obus exploser sur la croix noire du fuselage.
Le Focke Wulf se retourne, montrant son ventre jaune, et pique,
toussant de la fumée et des flammes.
- Good show Jacques ! - you've got him ! (6)
Ma pression d'huile baisse soudain de façon inquiétante.
La pluie recommence, et au bout de quelques secondes, mon hood est
recouvert d'une péllicule d'émulsion savoneuse. Je
m'enfile dans les nuages, et en P.S.V. je met cap au Nord, après
avoir prévenu Jacques et yule par radio.
J'arrive à tangmere tant bien que mal, avec une pression
d'huile à zero et un moteur bouillant, prêt à
éclater. pour me poser, je largue la cabine pour y voir plus
clair.
Dans cette histoire, nous avons perdu deux pilotes, ainsi que la
132. Sept Typhoons détruits, plus deux qui sont tombés
au large de Cherbourg, et dont les pilotes ont étés
repêchés par les vedettes.
Quant au munsterland, quoique sérieusement avarié,
une partie de sa cargaison en feu, il réussit deux nuits
plus tard à se faufiler jusqu'à Dieppe et finalement
il se fit couler par un Strike (7) de Beaufighter au large de la
hollande.
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"...
Je
passe à ras d'un fort dont les murailles même semblent
cracher le feu - C'est un curieux mélange de tours crenelées,
de casemates bétonnées modernes et de glacis à
la Vauban...."
jacques Remlinger
Pierre Clostermann
(1)
- "Tous les avions Bob largueront leur réservoir et
ouvrirons les gaz - Objectif droit devant dans soixante secondes"
(2) - "Attention ! Jaune - Un bateau de flak à une heure
!"
(3) Max bleu, attaquant à 12 heures !"
(4) Allo ! Bob Kenway vous appelle - attention aux chasseurs allemands
dans les environs.
(5)" Max Blue quatre, dégagez !"
(6) "Bravo ! Jacques, tu l'as eu !"
(7) "Formation d'assaut !"
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