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Tu
sais mon gars, ça fait une paie que j'n'ai pas posé
mon cul dans un d'ces zingues ! Ça m'fait tout drôle
!
T'inquiètes pas papy. Je suis certain que tu t'en sortiras
très bien
Comme toujours
Ne m'appelle jamais papy en public ! Tu m'entends ? Plus jamais
!
OK colonel ! J'avais vraiment pas l'intention de
Ça ira comme ça fiston !
Le gars avait posé un regard un peu triste sur le front
plissé de son grand-père et puis il avait détourné
les yeux pour fixer la pointe de ses chaussures dans la boue.
Au moins vingt ans qu'il n'avait pas posé son cul dans
un cockpit, le vieux. Il était excité à
l'idée de voler à nouveau. Pas moyen de l'en
dissuader. Et lorsque le gars avait osé un début
d'objection, le vieux s'était emporté et la
carotide avait brusquement gonflé au creux de son cou
et son visage s'était empourpré et avait viré
au violet en un rien de temps.
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Le
gars avait sorti de sa poche un billet froissé pour
qu'on ferme les yeux au moment opportun et au moment opportun,
on ferma les yeux. Le vieux avait trotté jusqu'à
l'appareil qu'il lui avait désigné. Le vieux
avait du mal à se hisser dans le cockpit, mais le gars
avait d'emblée décidé qu'il ne lui viendrait
pas en aide. En aucun cas. En aucune façon. Même
s'il devait se tordre le cou.
Le gars avait jeté derrière lui un regard pour
s'assurer que personne ne venait. La voie semblait libre et
il en éprouva une certaine appréhension. Peut-être
eût-il mieux valu qu'on vienne ; qu'on mette fin à
tout ceci tant qu'il en était encore temps. Lui ne
s'en sentait pas le courage. Il reporta ses yeux sur l'appareil
et le vieux ne s'était pas brisé la nuque finalement.
Il avait pris place derrière les instruments et sa
bedaine s'en allait flirter avec le manche. Trop d'années
passées à vivre recroquevillé sur la
nostalgie. Ou sur le regret. Il n'en était pas tout
à fait certain.
Le vieux souriait et ce sourire sur la gueule du vieux mettait
le gars au supplice, et sur son visage à lui, pas une
once de gaité. Alors il fit un petit signe de la main
qui se voulait complice mais qui n'était qu'une pantomime
absurde. Le vieux sourit de plus belle.
Il avait une excuse le vieux : il était trop vieux
et trop sénile pour mesurer la portée de ses
actes. Mais lui ?
L'avion
avait décollé dans un souffle d'air galcial
et il était à présent trop tard pour
revenir en arrière.
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Le
vieux avait crié de joie lorsque l'appareil s'était
cabré et il s'en allait maintenant vers une destinée
dont il n'avait pas la maîtrise.
Au sol, le jeune gars le suivit des yeux un long moment, puis
il finit par se désintéresser de son sort. Il
s'assit par terre, et il avait le froid au corps et il enserra
ses genoux au creux de ses coudes et posa son front sur ses
avant-bras.
Attendre son retour et déguerpir au plus vite.
Le
vieux n'en menait pas large, mais il conservait malgré
tout le contrôle de la situation. L'avion qu'on lui
avait assigné avait parfois un comportement assez fantasque
et réagissait plutôt mal aux commandes, mais
il parvenait à en rester maître, autant que de
lui-même. Il n'aurait su dire depuis combien de temps
il volait lorsque cela se produisit. Pas plus de dix minutes
en tout cas. Un appareil qui ne s'était pas signalé
sur la fréquence de vol passa en chandelle au ras de
son hélice. Il fit deux autres passages tout aussi
audacieux sans que le vieux pût déterminer s'il
s'agissait d'un avion ennemi ou non. Au troisième,
il se convainquit qu'un type qui en voulait manifestement
à sa vie ne pouvait se trouver que du côté
de l'ennemi, fût-il son concitoyen. Aussi décida-t-il
de le prendre en chasse et il mit toute son habileté
dans cette tâche.
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Le
doigt sur la gâchette, il ne faisait feu que lorsque
l'autre avion apparaissait dans son colimateur, anticipant
à peine tant les deux appareils étaient proches
l'un de l'autre. Mais à peine avait-il tiré
sur la détente que sa cible avait brusquement décroché
dans un virage serré. Au terme d'une série de
vaines tentatives, le vieux résolut de ne plus gaspiller
ses munitions. Il se dit que l'expérience était
sans doute son meilleur atout, puisque l'adresse semblait
maintenant lui faire défaut. Il entreprit donc de tout
mettre en oeuvre pour pousser son adversaire à la faute.
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Dans
la pratique, les choses s'avérèrent sensiblement
moins aisées. Car le jeune aviateur n'était
point dépourvu de talent et le pilotage se faisait
de plus en plus périlleux.
Ah! Tu n'fait pas de cadeaux mon gaillard! Lança le
vieux. Ses oreilles commençaient de bourdonner dangereusement
mais il refusait d'y prendre garde. Il eut aussi des hauts-le-coeur
et ses tripes dansaient une gigue qui lui donnait la nausée.
Il était cramponné au manche et ne donnait pas
cher de ses chances de survie lorsque survint un évènement
inattendu.
Une boule de feu incandescente et rouge et jaune traversa
son champ de vision et il comprit que la DCA était
enfin entrée en action. Figés dans les cadrans,
les instruments de vol ne lui étaient d'aucun secours.
Il était pourtant certain de n'avoir pas quitté
le territoire national. Il n'avait pas volé assez longtemps
pour cela.
Aussi hurla-t-il : Hé ! Doucement les gars ! Vous avez
bien failli m'avoir ! Corrigez le tir bon Dieu !
Une nouvelle boule de feu manqua de trés peu l'appareil
ennemi et un sourire illumina le visage du vieux.
Il y eut d'autres tirs de DCA, mais l'ennemi esquivait chacun
d'eux avec une aisance peu coutumière.
Passablement épuisé par la joute qu'il venait
de livrer, le vieux commençait à douter. Il
prit donc la seule décision qui lui semblait valable
en ces circonstances et jeta ses dernières forces dans
la bataille. Il maintint une pression constante sur la gâchette
et la mitrailleuse de capot rendit un son invraisemblable.
Ne relâchant pas son étreinte, il piqua brutalement
sur l'appareil ennemi. L'autre amorça une manuvre
de dégagement particulièrement risquée
et le vieux tira violemment sur le manche pour le suivre dans
une chandelle qui aurait dû leur être fatale à
tous deux.
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Le
vieux ne cessait pas de tirer, mais aucune de ses balles ne
semblait pouvoir accrocher la carlingue adverse.
Le vieux perdit connaissance dans le virage suivant. Il recouvra
ses esprits quelques minutes plus tard. A son grand étonnement
son avion volait toujours, mais piquait dangereusement. Il
tira le manche à lui, les dents serrées à
se romprent, et l'appareil se cabra finalement pour recouvrer
une assiette normale.
Le vieux se crut un instant tiré d'affaire, mais il
comprit en fin de compte que quelque chose ne tournait pas
rond. A présent, l'appareil perdait continuellement
de l'altitude et le vieux ne pouvait rien pour rétablir
l'assiette.
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Il
tirait sur le manche comme un forcené, mais l'avion
continuait de s'enfoncer
"May Day ! May Day !" hurla le vieux.
Le zingue se rapprochait dangereusement du sol, et rien ne
semblait devoir différer le crash. Les mains du vieux
tremblaient sur le manche mais il conservait la totale maîtrise
de ses sentiments.
Juste avant l'impact, il enroula ses bras autour de son visage
et recommanda son âme à Dieu, lui qui était
plus païen que le dernier des mécréants.
Bon Dieu ! Mais est-ce que vous allez descendre à la
fin ?! Vous faites peur aux enfants !
Le haut-parleur grésillait très haut dans le
ciel et le vieux n'avait pas encore rouvert les yeux.
Il faut qu'on y aille Papy... Avait dit doucement une voix
qu'il connaissait et qui était celle de son petit-fils.
En fait de crash, l'avion s'était tout naturellement
posé, comme guidé par la grâce divine.
Papy ! Faut vraiment qu'on y aille ! Arrête de bayer
aux corneilles !
Un homme s'avançait à grands pas menaçants.
Un visage à faire pâlir de peur et des poings
serrés, gros comme des massues.
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Qu'est-ce
que c'est que ce foutoir ?! Il suffit que je m'absente dix
minutes pour que ce soit la pagaille ! Qui vous a permis ?
C'est mon fils je parie ! Le petit salopard !
Nous partons monsieur ! Nous partons ! Gardez votre calme
!
Ouais ! Ben vaudrait mieux pour vous ! Foutez le camp avant
que j'appelle la police !
Le vieux avait bien tenté de protester mais le jeune
gars l'avait saisi par la manche et l'entraînait déjà
dans la foule compacte et anonyme.
Assis dans les petits avions multicolores, les gamins riaient
à présent. Le gars leur lança un regard
empli de reproches qu'il regretta presque aussitôt.
Le vieux serrait dans ses mains osseuses des fragments de
pompon rouges et jaunes.
Ils avaient longuement marché dans la foule sans échanger
un mot.
Et puis le vieux avait dit : Pas commode le commandant ! Hein
?
Ouais... Pas commode du tout...
Sur
le chemin du retour, ils coupèrent par le jardin public
et le vieux se mit au garde à vous devant le gardien
du zoo et le gardien du zoo dit : Bonjour monsieur Tibbets
! Et il reprirent leur route et il n'y eut plus d'incident
de la sorte.
Tout
au long du retour, le vieux avait fait montre d'une fébrilité
qui ne lui était guère familière. Il
était agité et son petit fils ne parvenait pas
à savoir la source de cette agitation.
Parvenus au domicile du vieux, ils s'assirent tous deux dans
des fauteuils défoncés et crasseux que le vieux
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refusait
catégoriquement de mettre au rebus son prétexte
qu'ils n'étaient encore totalement inaptes à
recevoir son fondement.Puis le petit fils alla mettre
de l'eau à chauffer pour préparer du thé
à la bergamote.
T'as vu ? Il m'a reconnu ! Dit le vieux qui livrait
enfin le fond de son angoisse.
Qui donc ?
Ben, le général qu'on a croisé
près du zoo pardi ! Il m'a appelé par
mon nom ! A tous les coups, il va me dénoncer
au tribunal de La Haye !....
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Bah
! Tu dis n'importe quoi Papy ! Toi, t'es pas un de ces
criminels de guerre. T'as seulement massacré un
peu plus de cent milles innocents !
Quoi ? Qu'est-ce que t'as dit mon p'tit ? J'entends mal
tu sais !
Rien... J'ai rien dit Papy... Tiens... Prends ton valium.
Ça va te faire du bien, tu verras... |
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