Par delà la porte de brume
Nouvelle de Stephan Ferry - Illustrée par Benjamin Freudenthal

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Bateaux


North American T6

Tu sais mon gars, ça fait une paie que j'n'ai pas posé mon cul dans un d'ces zingues ! Ça m'fait tout drôle !
T'inquiètes pas papy. Je suis certain que tu t'en sortiras très bien… Comme toujours…
Ne m'appelle jamais papy en public ! Tu m'entends ? Plus jamais !
OK colonel ! J'avais vraiment pas l'intention de…
Ça ira comme ça fiston !
Le gars avait posé un regard un peu triste sur le front plissé de son grand-père et puis il avait détourné les yeux pour fixer la pointe de ses chaussures dans la boue. Au moins vingt ans qu'il n'avait pas posé son cul dans un cockpit, le vieux. Il était excité à l'idée de voler à nouveau. Pas moyen de l'en dissuader. Et lorsque le gars avait osé un début d'objection, le vieux s'était emporté et la carotide avait brusquement gonflé au creux de son cou et son visage s'était empourpré et avait viré au violet en un rien de temps.

Le gars avait sorti de sa poche un billet froissé pour qu'on ferme les yeux au moment opportun et au moment opportun, on ferma les yeux. Le vieux avait trotté jusqu'à l'appareil qu'il lui avait désigné. Le vieux avait du mal à se hisser dans le cockpit, mais le gars avait d'emblée décidé qu'il ne lui viendrait pas en aide. En aucun cas. En aucune façon. Même s'il devait se tordre le cou.
Le gars avait jeté derrière lui un regard pour s'assurer que personne ne venait. La voie semblait libre et il en éprouva une certaine appréhension. Peut-être eût-il mieux valu qu'on vienne ; qu'on mette fin à tout ceci tant qu'il en était encore temps. Lui ne s'en sentait pas le courage. Il reporta ses yeux sur l'appareil et le vieux ne s'était pas brisé la nuque finalement. Il avait pris place derrière les instruments et sa bedaine s'en allait flirter avec le manche. Trop d'années passées à vivre recroquevillé sur la nostalgie. Ou sur le regret. Il n'en était pas tout à fait certain.
Le vieux souriait et ce sourire sur la gueule du vieux mettait le gars au supplice, et sur son visage à lui, pas une once de gaité. Alors il fit un petit signe de la main qui se voulait complice mais qui n'était qu'une pantomime absurde. Le vieux sourit de plus belle.
Il avait une excuse le vieux : il était trop vieux et trop sénile pour mesurer la portée de ses actes. Mais lui ?

L'avion avait décollé dans un souffle d'air galcial et il était à présent trop tard pour revenir en arrière.

Le vieux avait crié de joie lorsque l'appareil s'était cabré et il s'en allait maintenant vers une destinée dont il n'avait pas la maîtrise.
Au sol, le jeune gars le suivit des yeux un long moment, puis il finit par se désintéresser de son sort. Il s'assit par terre, et il avait le froid au corps et il enserra ses genoux au creux de ses coudes et posa son front sur ses avant-bras.
Attendre son retour et déguerpir au plus vite.

Le vieux n'en menait pas large, mais il conservait malgré tout le contrôle de la situation. L'avion qu'on lui avait assigné avait parfois un comportement assez fantasque et réagissait plutôt mal aux commandes, mais il parvenait à en rester maître, autant que de lui-même. Il n'aurait su dire depuis combien de temps il volait lorsque cela se produisit. Pas plus de dix minutes en tout cas. Un appareil qui ne s'était pas signalé sur la fréquence de vol passa en chandelle au ras de son hélice. Il fit deux autres passages tout aussi audacieux sans que le vieux pût déterminer s'il s'agissait d'un avion ennemi ou non. Au troisième, il se convainquit qu'un type qui en voulait manifestement à sa vie ne pouvait se trouver que du côté de l'ennemi, fût-il son concitoyen. Aussi décida-t-il de le prendre en chasse et il mit toute son habileté dans cette tâche.

Le doigt sur la gâchette, il ne faisait feu que lorsque l'autre avion apparaissait dans son colimateur, anticipant à peine tant les deux appareils étaient proches l'un de l'autre. Mais à peine avait-il tiré sur la détente que sa cible avait brusquement décroché dans un virage serré. Au terme d'une série de vaines tentatives, le vieux résolut de ne plus gaspiller ses munitions. Il se dit que l'expérience était sans doute son meilleur atout, puisque l'adresse semblait maintenant lui faire défaut. Il entreprit donc de tout mettre en oeuvre pour pousser son adversaire à la faute.

Le combat

Dans la pratique, les choses s'avérèrent sensiblement moins aisées. Car le jeune aviateur n'était point dépourvu de talent et le pilotage se faisait de plus en plus périlleux.
Ah! Tu n'fait pas de cadeaux mon gaillard! Lança le vieux. Ses oreilles commençaient de bourdonner dangereusement mais il refusait d'y prendre garde. Il eut aussi des hauts-le-coeur et ses tripes dansaient une gigue qui lui donnait la nausée.
Il était cramponné au manche et ne donnait pas cher de ses chances de survie lorsque survint un évènement inattendu.
Une boule de feu incandescente et rouge et jaune traversa son champ de vision et il comprit que la DCA était enfin entrée en action. Figés dans les cadrans, les instruments de vol ne lui étaient d'aucun secours. Il était pourtant certain de n'avoir pas quitté le territoire national. Il n'avait pas volé assez longtemps pour cela.
Aussi hurla-t-il : Hé ! Doucement les gars ! Vous avez bien failli m'avoir ! Corrigez le tir bon Dieu !
Une nouvelle boule de feu manqua de trés peu l'appareil ennemi et un sourire illumina le visage du vieux.
Il y eut d'autres tirs de DCA, mais l'ennemi esquivait chacun d'eux avec une aisance peu coutumière.
Passablement épuisé par la joute qu'il venait de livrer, le vieux commençait à douter. Il prit donc la seule décision qui lui semblait valable en ces circonstances et jeta ses dernières forces dans la bataille. Il maintint une pression constante sur la gâchette et la mitrailleuse de capot rendit un son invraisemblable. Ne relâchant pas son étreinte, il piqua brutalement sur l'appareil ennemi. L'autre amorça une manœuvre de dégagement particulièrement risquée et le vieux tira violemment sur le manche pour le suivre dans une chandelle qui aurait dû leur être fatale à tous deux.

Le vieux rend son âme à Dieux

Le vieux ne cessait pas de tirer, mais aucune de ses balles ne semblait pouvoir accrocher la carlingue adverse.
Le vieux perdit connaissance dans le virage suivant. Il recouvra ses esprits quelques minutes plus tard. A son grand étonnement son avion volait toujours, mais piquait dangereusement. Il tira le manche à lui, les dents serrées à se romprent, et l'appareil se cabra finalement pour recouvrer une assiette normale.
Le vieux se crut un instant tiré d'affaire, mais il comprit en fin de compte que quelque chose ne tournait pas rond. A présent, l'appareil perdait continuellement de l'altitude et le vieux ne pouvait rien pour rétablir l'assiette.

Il tirait sur le manche comme un forcené, mais l'avion continuait de s'enfoncer
"May Day ! May Day !" hurla le vieux.
Le zingue se rapprochait dangereusement du sol, et rien ne semblait devoir différer le crash. Les mains du vieux tremblaient sur le manche mais il conservait la totale maîtrise de ses sentiments.
Juste avant l'impact, il enroula ses bras autour de son visage et recommanda son âme à Dieu, lui qui était plus païen que le dernier des mécréants.

Bon Dieu ! Mais est-ce que vous allez descendre à la fin ?! Vous faites peur aux enfants !
Le haut-parleur grésillait très haut dans le ciel et le vieux n'avait pas encore rouvert les yeux.
Il faut qu'on y aille Papy... Avait dit doucement une voix qu'il connaissait et qui était celle de son petit-fils. En fait de crash, l'avion s'était tout naturellement posé, comme guidé par la grâce divine.
Papy ! Faut vraiment qu'on y aille ! Arrête de bayer aux corneilles !
Un homme s'avançait à grands pas menaçants. Un visage à faire pâlir de peur et des poings serrés, gros comme des massues.

Qu'est-ce que c'est que ce foutoir ?! Il suffit que je m'absente dix minutes pour que ce soit la pagaille ! Qui vous a permis ? C'est mon fils je parie ! Le petit salopard !
Nous partons monsieur ! Nous partons ! Gardez votre calme !
Ouais ! Ben vaudrait mieux pour vous ! Foutez le camp avant que j'appelle la police !
Le vieux avait bien tenté de protester mais le jeune gars l'avait saisi par la manche et l'entraînait déjà dans la foule compacte et anonyme.
Assis dans les petits avions multicolores, les gamins riaient à présent. Le gars leur lança un regard empli de reproches qu'il regretta presque aussitôt. Le vieux serrait dans ses mains osseuses des fragments de pompon rouges et jaunes.
Ils avaient longuement marché dans la foule sans échanger un mot.
Et puis le vieux avait dit : Pas commode le commandant ! Hein ?
Ouais... Pas commode du tout...
Sur le chemin du retour, ils coupèrent par le jardin public et le vieux se mit au garde à vous devant le gardien du zoo et le gardien du zoo dit : Bonjour monsieur Tibbets ! Et il reprirent leur route et il n'y eut plus d'incident de la sorte.

Tout au long du retour, le vieux avait fait montre d'une fébrilité qui ne lui était guère familière. Il était agité et son petit fils ne parvenait pas à savoir la source de cette agitation.
Parvenus au domicile du vieux, ils s'assirent tous deux dans des fauteuils défoncés et crasseux que le vieux

 

refusait catégoriquement de mettre au rebus son prétexte qu'ils n'étaient encore totalement inaptes à recevoir son fondement.Puis le petit fils alla mettre de l'eau à chauffer pour préparer du thé à la bergamote.
T'as vu ? Il m'a reconnu ! Dit le vieux qui livrait enfin le fond de son angoisse.
Qui donc ?
Ben, le général qu'on a croisé près du zoo pardi ! Il m'a appelé par mon nom ! A tous les coups, il va me dénoncer au tribunal de La Haye !....

Bah ! Tu dis n'importe quoi Papy ! Toi, t'es pas un de ces criminels de guerre. T'as seulement massacré un peu plus de cent milles innocents !
Quoi ? Qu'est-ce que t'as dit mon p'tit ? J'entends mal tu sais !
Rien... J'ai rien dit Papy... Tiens... Prends ton valium. Ça va te faire du bien, tu verras...

 

 
 

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