31 juillet 1944 :
"La dernière mission du commandant Antoine de Saint-Exupéry"


Illustrations Lam van't Hof,
Benjamin Freudenthal
reproduction des images interdite sans autorisation des auteurs. Ces textes sont extraits des livres suivants : "Vol de nuit" et "Récits de Guerre" par antoine de Saint-Exupéry - "Le roman de l'Aéropostale" de Patrick et Olivier Poivre d'Arvor

English version


Bateaux


L'écrivain du " Petit prince " est un pilote étrange. Il écrit, certes, mais il lit surtout, même en montant en avion, en pilotant, n'hésitant pas à faire des cercles au dessus de la piste avant d'atterrir s'il n'a pas terminé un roman…

Nous sommes à la base de Bastia-Borgo, par une belle journée, le 31 juillet 1944…

Antoine de saint-Exupéry
Saint-Ex par lam van't Hof
d'après une photo de john Philips

Il est arrivé sur le terrain avec sa vielle chemise, couverte de taches et trouées en de nombreux endroits par les braises des cigarettes, coiffé d'un calot usé de l'armée de l'air française. Sur la piste, une dizaine de housses semblent couvrir de volumineuses merveilles que des mécaniciens jaloux de leur prérogatives, cachent aux hommes. Mais Il a déjà tant caressé d'avions qu'il ne les regarde même plus. Lui qui a appris à piloter sur des appareils rudimentaires, trouve le pilotage du P-38 d'une sophistication touchant à l'ennui. L'avion a été mis en service une bonne année plus tôt et il a déjà passé des heures à s'entraîner dessus.
"C'est plus compliqué que de piloter une machine à écrire… et moins inspirant !" dit-il toujours aux officiers américains qui lui demandent des nouvelles de leur petite merveille des airs. Ces américains qui n'arrivent pas à prononcer son nom et l'affublent du sobriquet de "Major X" !

L'officier en charge des opérations, un certain Duriez lui a annoncé une excellente méteo, tout en prenant ensemble des œufs sur le plat, une tasse de café, une cigarette…

Duriez n'ose pas dire au vieux que ce vol sera sans doute le dernier. 44 ans, c'est tout de même beaucoup pour un pilote de reconnaissance sur Lightning. John Philips, le photographe et ami d'Antoine de Saint-Exupéry lui a dit en se moquant gentiment : "ces bestioles volantes sont comme de jeunes créatures dont la fréquentation ne convient plus aux hommes murs". Bien qu'ayant 6500 heures de vol à son actif, Saint-Exupéry fait preuve de nombreuses maladresses ces dernières semaines. Il a bousillé un Lightning lors d'un atterrissage trop violent. Une autre fois, il oublie d'ouvrir une nourrice d'essence et revient à la base avec un seul moteur. Une autre fois il se trompe de route, et, poursuivi par deux chasseurs revient à la base sans aucune photo.

Pourtant, le vieux pilote est encore là, et c'est déjà pas mal après 8 missions de reconnaissance ou l'on n'a qu'une chance sur trois de revenir !

"Je suis le dernier survivant et je vous assure que cela fait une drôle d'impression" - "Je croyais que cela n'arrivait qu'aux très vielles gens, d'avoir semé sur leur chemin tous leur amis, tous" a t-il écrit. Il repense à Mermoz et Guillaumet, disparus. Le premier en 1936, dans "la Croix du Sud" en plein cœur de l'Atlantique et l'autre en 1940, durant la bataille de France. Guillaumet qui a réalisé 100 fois l'impossible en faisant autant de traversées de la Cordillière des Andes sur des avions improbables…

Saint-Exupéry Préparant sa dernière mission
Saint-Ex préparant sa dernière mission par B. Freudenthal d'après une photo de J. Philips

Mermoz disait "Pour nous, pilotes, l'accident serait de mourir dans notre lit"

Pierre-Georges Latécoère, a lontemps été malade jusqu'à ce jour d'août 1943 où il a cessé de vivre. Marcel Bouilloux-Lafont vient de mourir dans un lit mais dans un petit hôtel crasseux de Rio de Janeiro un matin de ce mois de février. Il a fini sa vie ruiné après avoir été à la tête de l'empire de l'Aéropostale. Une des plus belles aventures de ce siècle. Saint-Exupéry, silencieux, se rappelle…

Saint-Ex est trop vieux pour piloter désormais. Il sait qu'au retour de cette mission, on lui interdira de voler de nouveau. Il le sait. Il le sent. Duriez l'aide à s'habiller d'une épaisse combinaison chauffante en soie qu'il recouvre d'une salopette dont les poches recèlent des trésors indispensables : cartes, crayons, rations alimentaires, carnets de notes, monnaies étrangères.

Duriez conduit le pilote dans la vielle jeep de l'escadrille jusqu'au terrain.

Il veut lui donner un pistolet Colt, il dit non, qu'il n'a pas peur et que rien n'arrivera de toute manière. L'autre n'insiste pas et tire au dessus de la tête du pilote, la glissière en plexigas. Il passe encore dix minutes à tout

vérifier, sous le cagnard. Une ultime cigarette, quelques bouffées salvatrices et les moteurs qui crachent à leur tour, des bouffées de gaz cette fois. L'avion bleu , imatriculé 223 s'élance pour une mission au dessus des Alpes. Il est 8 h45.

Puis plus rien. A 15h00, personne ne sait ce qu'est devenu le commandant Antoine de Saint-Exupéry. Cette fois, l'homme trompe-la-mort ne réapparaît plus. Les secondes, les heures s'écoulent comme dans un chapitre de l'un de ses plus célèbres romans :

Le départ d'Antoine de saint-Exupéry
"31 juillet 1944, l'aube" - L'avion immatriculé 223 s'élance. Peinture de Lam van't Hof - reproduction 80 x 60 cm disponible

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COMMODORIO RIVADAVIA n'entend plus rien, mais à mille kilomètres de là, vingt minutes plus tard, Bahia Blanca capte un second message :
"Descendons. Entrons dans les nuages…"
Puis ces deux mots d'un texte obscur apparurent dans le poste de Trelew :
"… rien voir…"
Les ondes courtes sont ainsi. On les capte là, mais ici on demeure sourd. Puis, sans raison, tout change. Cet équipage,
dont la position est inconnue, se manifeste déjà aux vivants, hors de l'espace, hors du temps, et sur les feuilles blanches des postes radio ce sont déjà des fantômes qui écrivent.
L'essence est-elle épuisée, ou le pilote joue-t-il, avec la panne, sa dernière carte : retrouver le sol sans l'emboutir ?
La voix de buenos Aires ordonne à Trelew :
"Demandez-le-lui."

Le poste d'écoute T.S.F. ressemble à un laboratoire : nickels, cuivres et manomètres, réseau de conducteurs. Les opérateurs de veille, en blouse blanche, silencieux, semblent courbés sur une simple expérience.
De leur doigts délicats ils touchent les instruments, explorent le ciel magnétique, sourciers qui cherchent la veine d'or.
"On ne répond pas."
Ils vont peut être accrocher cette note qui serait un signe de vie. Si l'avion et ses feux de bord remontent parmi les étoiles, ils vont peut être entendre chanter cette étoile…
Les secondes s'écoulent. Elles s'écoulent vraiment comme du sang. Le vol dure-t-il encore ? Chaque seconde emporte une chance. Et voilà que le temps qui s'écoule semble détruire. Comme, en vingt siècles, il touche un temple, fait son chemin dans le granit et répand le temple en poussière, voilà que des siècles d'usure se ramassent dans chaque seconde et menacent un équipage.
Chaque seconde emporte quelque chose. Cette voix de Fabien, ce rire de fabien, ce sourire. Le silence gagne du terrain. Un silence de plus en plus lourd, qui s'établit sur cet équipage comme le poids d'une mer.
Alors quelqu'un remarque :
"Une heure quarante. Dernière limite de l'essence : il est impossible qu'ils volent encore."
Et la paix se fait.
Quelque chose d'amer et de fade remonte aux lèvres comme aux fins de voyage. Quelque chose s'est accompli dont on ne sait rien, quelque chose d'un peu écœurant. Et parmi tous ces nickels et ces artères de cuivre, on ressent la tristesse même qui règne sur les usines ruinées.
Tout ce matériel semble pesant, inutile, désaffecté : un poids de branches mortes.
Il n'y a plus qu'à attendre le jour.
Dans quelques heures émergera au jour l'Argentine entière, et ces hommes demeurent là, comme sur une grève, en face du filet que l'on tire, que l'on tire lentement, et dont on ne sait pas ce qu'il va contenir.

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Saint-Exupéry seul au dessus des nuages
Saint-Ex, seul au dessus des nuages, par Lam van't Hof - reproduction 80 x 60 cm disponible

La paix se fait aussi sur la base de Bastia Borgo. Les pilotes attendent malgré tout, on ne sait jamais. L'inquiétude est naissante, les ombres qui s'allongent, la nuit qui descend et enveloppe les choses, les heures qui passent, l'espoir qui décroît, le silence lourd de certitude. Un pilote témoigne :
"-Vers dix heures du soir, sans qu'aucun de nous eût dit un mot, nous nous sommes dirigés lentement vers le mess. Nous y avons trouvé sur le table le dîner devenu froid. Nous nous sommes assis et nous avons continué à manger. Vers la fin du repas, le plus ancien a dit : "Vous assurerez, demain matin, la mission du Commandant de Saint-Exupéry..." Rien d'autre. Ca ressemblait terriblement à un chapitre de "Vol de nuit."

Personne ne sût jamais ce que devint l'écrivain du "Petit Prince". Souvent, dans ces années difficiles, Il se plaisait à émerveiller ses proches en leur faisant des tours de carte.
"Parlez-moi, faîtes-moi aimer la vie. J'ai l'air gai dans les tours de carte, mais je ne puis me faire des tours de carte à moi-même, et j'ai terriblement froid dans le coeur". Le 31 juillet 1944, Antoine de Saint-Exupéry réussit sont plus joli tour de carte : il dispararût sans laisser la moindre trace...

 

 

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