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L'écrivain du " Petit prince " est un pilote étrange.
Il écrit, certes, mais il lit surtout, même en montant en
avion, en pilotant, n'hésitant pas à faire des cercles au
dessus de la piste avant d'atterrir s'il n'a pas terminé un roman
Nous sommes à la base de Bastia-Borgo, par une belle journée,
le 31 juillet 1944
Saint-Ex
par lam van't Hof
d'après une photo de john Philips
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Il
est arrivé sur le terrain avec sa vielle chemise, couverte
de taches et trouées en de nombreux endroits par les
braises des cigarettes, coiffé d'un calot usé
de l'armée de l'air française. Sur la piste,
une dizaine de housses semblent couvrir de volumineuses merveilles
que des mécaniciens jaloux de leur prérogatives,
cachent aux hommes. Mais Il a déjà tant caressé
d'avions qu'il ne les regarde même plus. Lui qui a appris
à piloter sur des appareils rudimentaires, trouve le
pilotage du P-38 d'une sophistication touchant à l'ennui.
L'avion a été mis en service une bonne année
plus tôt et il a déjà passé des
heures à s'entraîner dessus.
"C'est plus compliqué que de piloter une machine
à écrire
et moins inspirant !"
dit-il toujours aux officiers américains qui lui demandent
des nouvelles de leur petite merveille des airs. Ces américains
qui n'arrivent pas à prononcer son nom et l'affublent
du sobriquet de "Major X" !
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L'officier en charge des opérations, un certain Duriez
lui a annoncé une excellente méteo, tout en
prenant ensemble des ufs sur le plat, une tasse de café,
une cigarette
Duriez n'ose pas dire au vieux que ce vol sera sans doute
le dernier. 44 ans, c'est tout de même beaucoup pour
un pilote de reconnaissance sur Lightning. John Philips,
le photographe et ami d'Antoine de Saint-Exupéry
lui a dit en se moquant gentiment : "ces bestioles
volantes sont comme de jeunes créatures dont la fréquentation
ne convient plus aux hommes murs". Bien qu'ayant
6500 heures de vol à son actif, Saint-Exupéry
fait preuve de nombreuses maladresses ces dernières
semaines. Il a bousillé un Lightning lors d'un atterrissage
trop violent. Une autre fois, il oublie d'ouvrir une nourrice
d'essence et revient à la base avec un seul moteur.
Une autre fois il se trompe de route, et, poursuivi par deux
chasseurs revient à la base sans aucune photo.
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Pourtant,
le vieux pilote est encore là, et c'est déjà
pas mal après 8 missions de reconnaissance ou
l'on n'a qu'une chance sur trois de revenir !
"Je
suis le dernier survivant et je vous assure que cela
fait une drôle d'impression" - "Je
croyais que cela n'arrivait qu'aux très vielles
gens, d'avoir semé sur leur chemin tous leur
amis, tous" a t-il écrit. Il repense
à Mermoz et Guillaumet, disparus.
Le premier en 1936, dans "la Croix du Sud"
en plein cur de l'Atlantique et l'autre en 1940,
durant la bataille de France. Guillaumet qui a réalisé
100 fois l'impossible en faisant autant de traversées
de la Cordillière des Andes sur des avions improbables
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Saint-Ex
préparant sa dernière mission par B. Freudenthal
d'après une photo de J. Philips
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Mermoz
disait "Pour nous, pilotes, l'accident serait
de mourir dans notre lit"
Pierre-Georges Latécoère,
a lontemps été malade jusqu'à ce
jour d'août 1943 où il a cessé de
vivre. Marcel Bouilloux-Lafont vient de
mourir dans un lit mais dans un petit hôtel crasseux
de Rio de Janeiro un matin de ce mois de février.
Il a fini sa vie ruiné après avoir été
à la tête de l'empire de l'Aéropostale.
Une des plus belles aventures de ce siècle. Saint-Exupéry,
silencieux, se rappelle
Saint-Ex est trop vieux pour piloter désormais.
Il sait qu'au retour de cette mission, on lui interdira
de voler de nouveau. Il le sait. Il le sent. Duriez
l'aide à s'habiller d'une épaisse combinaison
chauffante en soie qu'il recouvre d'une salopette dont
les poches recèlent des trésors indispensables
: cartes, crayons, rations alimentaires, carnets de
notes, monnaies étrangères.
Duriez conduit le pilote dans la vielle jeep de l'escadrille
jusqu'au terrain.
Il veut lui donner un pistolet Colt, il dit non, qu'il
n'a pas peur et que rien n'arrivera de toute manière.
L'autre n'insiste pas et tire au dessus de la tête
du pilote, la glissière en plexigas. Il passe encore
dix minutes à tout |
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vérifier,
sous le cagnard. Une ultime cigarette, quelques bouffées
salvatrices et les moteurs qui crachent à leur
tour, des bouffées de gaz cette fois. L'avion
bleu , imatriculé 223 s'élance pour une
mission au dessus des Alpes. Il est 8 h45.
Puis
plus rien. A 15h00, personne ne sait ce qu'est devenu
le commandant Antoine de Saint-Exupéry. Cette
fois, l'homme trompe-la-mort ne réapparaît
plus. Les secondes, les heures s'écoulent comme
dans un chapitre de l'un de ses plus célèbres
romans :
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COMMODORIO
RIVADAVIA n'entend plus rien, mais à mille kilomètres
de là, vingt minutes plus tard, Bahia Blanca
capte un second message :
"Descendons. Entrons dans les nuages
"
Puis ces deux mots d'un texte obscur apparurent dans
le poste de Trelew :
"
rien voir
"
Les ondes courtes sont ainsi. On les capte là,
mais ici on demeure sourd. Puis, sans raison, tout change.
Cet équipage,
dont la position est inconnue, se manifeste déjà
aux vivants, hors de l'espace, hors du temps, et sur
les feuilles blanches des postes radio ce sont déjà
des fantômes qui écrivent.
L'essence est-elle épuisée, ou le pilote
joue-t-il, avec la panne, sa dernière carte :
retrouver le sol sans l'emboutir ?
La voix de buenos Aires ordonne à Trelew :
"Demandez-le-lui."
Le
poste d'écoute T.S.F. ressemble à un laboratoire
: nickels, cuivres et manomètres, réseau
de conducteurs. Les opérateurs de veille, en
blouse blanche, silencieux, semblent courbés
sur une simple expérience.
De leur doigts délicats ils touchent les instruments,
explorent le ciel magnétique, sourciers qui cherchent
la veine d'or.
"On ne répond pas."
Ils vont peut être accrocher cette note qui serait
un signe de vie. Si l'avion et ses feux de bord remontent
parmi les étoiles, ils vont peut être entendre
chanter cette étoile
Les secondes s'écoulent. Elles s'écoulent
vraiment comme du sang. Le vol dure-t-il encore ? Chaque
seconde emporte une chance. Et voilà que le temps
qui s'écoule semble détruire. Comme, en
vingt siècles, il touche un temple, fait son
chemin dans le granit et répand le temple en
poussière, voilà que des siècles
d'usure se ramassent dans chaque seconde et menacent
un équipage.
Chaque seconde emporte quelque chose. Cette voix de
Fabien, ce rire de fabien, ce sourire. Le silence gagne
du terrain. Un silence de plus en plus lourd, qui s'établit
sur cet équipage comme le poids d'une mer.
Alors quelqu'un remarque :
"Une heure quarante. Dernière limite de
l'essence : il est impossible qu'ils volent encore."
Et la paix se fait.
Quelque chose d'amer et de fade remonte aux lèvres
comme aux fins de voyage. Quelque chose s'est accompli
dont on ne sait rien, quelque chose d'un peu écurant.
Et parmi tous ces nickels et ces artères de cuivre,
on ressent la tristesse même qui règne
sur les usines ruinées.
Tout ce matériel semble pesant, inutile, désaffecté
: un poids de branches mortes.
Il n'y a plus qu'à attendre le jour.
Dans quelques heures émergera au jour l'Argentine
entière, et ces hommes demeurent là, comme
sur une grève, en face du filet que l'on tire,
que l'on tire lentement, et dont on ne sait pas ce qu'il
va contenir.
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Saint-Ex,
seul au dessus des nuages, par Lam van't Hof - reproduction
80 x 60 cm disponible |
La
paix se fait aussi sur la base de Bastia Borgo.
Les pilotes attendent malgré tout, on ne sait
jamais. L'inquiétude est naissante, les ombres
qui s'allongent, la nuit qui descend et enveloppe les
choses, les heures qui passent, l'espoir qui décroît,
le silence lourd de certitude. Un pilote témoigne
:
"-Vers dix heures du soir, sans qu'aucun de nous
eût dit un mot, nous nous sommes dirigés
lentement vers le mess. Nous y avons trouvé sur
le table le dîner devenu froid. Nous nous sommes
assis et nous avons continué à manger.
Vers la fin du repas, le plus ancien a dit : "Vous
assurerez, demain matin, la mission du Commandant de
Saint-Exupéry..." Rien d'autre. Ca ressemblait
terriblement à un chapitre de "Vol
de nuit."
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Personne
ne sût jamais ce que devint l'écrivain
du "Petit Prince". Souvent, dans
ces années difficiles, Il se plaisait à
émerveiller ses proches en leur faisant des tours
de carte.
"Parlez-moi, faîtes-moi aimer la vie.
J'ai l'air gai dans les tours de carte, mais je ne puis
me faire des tours de carte à moi-même,
et j'ai terriblement froid dans le coeur".
Le 31 juillet 1944, Antoine de Saint-Exupéry
réussit sont plus joli tour de carte : il dispararût
sans laisser la moindre trace...
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